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André LAFON, poète et romancier.

À Blaye, tout le monde connait la rue André Lafon, dite également "rue de la sous-préfecture".

Mais qui connait encore André Lafon ? Qui se souvient de son œuvre ?

A vrai dire, seuls quelques rares amateurs de belles lettres savent qu’il fut un brillant écrivain, à la fois poète et romancier.

Pour honorer sa mémoire, la SAVB a retrouvé un article rédigé par son grand ami, François Mauriac. Nous n’avons pas jugé utile de changer un seul mot à ce beau texte écrit il y a exactement 100 ans, alors que la bataille de Verdun faisait rage et que celle de la Somme débutait.

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Document dans lequel a été édité cet hommage de François Mauriac à son ami André Lafon.

Le camp s’étend vide, comme si une mer s’en était retirée. Les coups sourds de la bataille éternelle me font songer à ceux de l’Atlantique dans les sables de ma Gascogne. Parfois, de cet invisible et proche océan une brume asphyxiante monte, arrache les larmes, fait saigner la gorge. Parfois, il nous envoie — en guise de mouettes et de goélands — un aviatik insoucieux des obus, pareils, autour de lui, à des menus paquets d’ouate. Un régiment gris-bleu défile dans l’ombre. Les hommes sont un peu courbés sous le sac et sous la pelle. Un retardataire semble traîner le bois d’une croix invisible. Et je me redis les vers de Rimbaud :

Ces millions de Christs aux yeux sombres et doux.

Sur le chemin désert maintenant, le ciel et les astres tremblent dans une flaque. Je demeure immobile, regardant s’avancer une autre troupe confuse - celle dont chacun de nous écoutera éternellement le murmure : les jeunes morts, nos frères immolés, défilent eux aussi, sanglants et couronnés, et je cherche avidement, parmi tous ces visages, ceux que j’ai connus. Je revois dans mon cœur le seuil de la chapelle des Bénédictines, rue Monsieur. C’est un dimanche matin baigné d’un soleil de printemps. Ernest Psichari répond à peine, les yeux encore éblouis d’une vision intérieure. Voici à Meudon la claire bibliothèque où Paul Drouot me lit des vers de Malherbe. Dans son visage souffrant, aux longues moustaches, ses yeux sont d’un adolescent.
Celui dont je veux vous entretenir s’appelle André Lafon. M’a-t-il quitté un seul instant depuis qu’il n’est plus là ? Au long de sa vie mortelle, il avait le goût de l’effacement, du crépuscule, au point que je me persuade qu’il est assis dans l’obscurité de ma chambre et que si je me retournais, sa face lentement émergerait des ténèbres.

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André LAFON

II

Pour beaucoup de ceux qui se rappellent son nom, André Lafon est le jeune homme qui a écrit l’Élève Gilles et obtenu le grand prix de dix mille francs décerné par l’Académie française. [1] Qu’il est étrange qu’une âme qu’on a connue dans ses profondeurs — et dont on se dit, aux heures de larmes, qu’il faudra des siècles, peut-être, avant que la nature en recompose une autre de cette essence — demeure cela pour les indifférents : un jeune homme qui a eu un prix... Aussi bien, est-ce moins l’auteur de ce tendre Élève Gilles que le poète admirable et inconnu de la Maison pauvre dont je souhaite évoquer ici la rêveuse figure. Sa main, il me semble, se pose sur la mienne pour m’arrêter : cet humble a peur de la louange. Il me sourit dans l’ombre, un doigt sur la bouche. Il faut pourtant que chacun de nous, les survivants, s’attache à la gloire de celui qui fut le plus cher à son cœur dans cette foule désormais muette. J’appartiens à la tombe de l’étroit cimetière de Blaye où mon ami est venu souvent s’envelopper de silence, écouter sur la route, derrière le mur funèbre, un bruit de pas inconnu, lorsque le vent des saisons endormeuses voilait de feuilles mortes les épitaphes.
Nous ne nous sommes pas connus enfants, bien que nous ayons joué dans les mêmes allées du jardin public de ce Bordeaux où il est né. Mais le port aux brumes déchirées de sirènes, les vieux quartiers aux balcons délicats, l’odeur de saumure et d’épices nous composaient des âmes accordées et qui se sont reconnues d’un signe. Ce port d’humidité et de lumière que j’ai souvent renié, je l’aimerai désormais dans l’âme d’André Lafon qui reflète ses toits, ses clochers, ses quais monotones...
Puis son père et sa mère s’établirent à Blaye. Il a su donner de la beauté à ce triste paysage du Blayais, parce que l’amour revêt d’un charme unique le visage qui aux autres semble ordinaire. D’ailleurs cet horizon de vignes basses s’élargit à l’infini du fleuve aux lourdes eaux jaunes et déjà salées. La fumée des Transatlantiques et des Messageries Maritimes, les vols de mouettes et de goélands enchantent de visions l’enfant qui revient, le dimanche, avec cette vague détresse des fins de congés. Il fut le petit garçon trop sensible que froisse tout ce qui n’est pas protection, tendresse, bercement. Déjà visionnaire, il prêtait à chaque pièce de la maison une âme mystérieuse, il accueillait toute heure du jour comme une amie aux charmes secrets et différents. C’était moins sans doute dans la maison de la rue de la Sous-Préfecture où sa mère habite aujourd’hui encore entourée des images de l’enfant bien-aimé, que dans la maison de campagne, chez une tante où il passait le temps des grandes vacances. Il a fixé la joie de ses réveils :

Mes beaux réveils d’enfant aux matins de vacances
Quand, par les trous déjà lumineux des volets,
Le soleil à mon rêve épars venait mêler
Deux longs rayons poudreux pleins d’innombrables danses..
.
…………………………………………………………………………..
Matins joyeux d’enfance où l’âme était légère,
L’odeur du café frais emplissait l’escalier...

Puis, c’était la sieste lourde où l’enfant ébloui commence d’adorer la lumière, les couleurs, les formes, la vie. Cet amour des arbres, des fruits, ces épousailles, chaque année renouvelées, avec chaque saison, apparentent l’âme d’André à l’âme plus hautaine d’un Maurice de Guérin. Et enfin le crépuscule, qu’il a toujours aimé d’une passion mêlée de terreur, lui enlevait la parole, le livrait à des visions... Ah ! Surtout alors, il désirait le refuge des bras maternels. Devenu un homme, le soir était l’heure où ce silencieux trouvait des paroles inoubliables, où ce taciturne s’exaltait... Mais il était demeuré "l’enfant muet d’émoi qui souhaitait que l’on vînt". Son âme demeurait toujours aux écoutes :

Triste folle oubliant que l’on ne viendra pas,
Et qu’il n’est plus le temps des lampes qu’on apporte !

A Blaye, il étudiait au collège municipal. L’atmosphère de la sous-préfecture convenait à ce goût de reploiement, de songe éternel que développa en lui, jusqu’à la mort, la quotidienne misère de sa vie.

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Martial Pièchaud (debout), François Mauriac et André Lafon.

Photo prise en 1911 dans la cour de Malagar. Collection famille Mauriac.

III

Avant la fin de ses études, on le plaça dans une maison de Bordeaux pour l’initier au commerce. Mais là n’était pas sa voie et il revint au collège de Blaye achever ses humanités. Il y demeura comme surveillant : c’est une dure vie pour une âme de cette race. Du moins sa petite ville natale somnolait autour de lui. Au retour des promenades du jeudi, où il accompagnait la file des élèves, il allait vers des horizons familiers et les routes gardaient la trace de ses pas d’enfant. Tout conspirait à l’isoler du réel, à l’envelopper de souvenirs, de songes. Ainsi défendu, il n’acceptait de la vie que ce qu’elle pouvait lui donner de passions, de troubles... Déjà cette âme attirait les âmes. Un portrait de lui à cette époque nous montre un jeune visage pâle et attendri que je ne lui ai pas connu, avec une langueur un peu sensuelle dans le regard. Ses élèves l’aimaient pour sa douceur et pour la joie de se sentir compris. Le soir, au dortoir, ils voyaient, avant de s’endormir, leur surveillant devant la fenêtre ouverte, les yeux levés vers les constellations. Certains, qui s’éveillaient dans la nuit, reconnurent son ombre toujours immobile sur le ciel et le bruit courut parmi les enfants qu’André Lafon ne dormait jamais.
Il fut nommé surveillant au lycée de Bordeaux. Ici, il n’est plus défendu par les toits pressés de sa petite ville. Sa chambre donne sur les cuisines. Les lycéens sont moins vite conquis que les collégiens de la sous-préfecture. Humilié souvent, meurtri et seul toujours, il souffre et ne se délivre qu’en écrivant ces premiers vers dont il a composé les Poèmes provinciaux.
Son angoisse et sa solitude commencent de réveiller au fond de lui la pensée obscure qu’il y a peut-être quelque part un Consolateur, un Père... A dix-sept ans, la lecture de la Vie de Jésus, et la peur de toute discipline morale, ses amis enfin l’avaient détourné des pratiques religieuses. André n’est ni un philosophe, ni un savant. Il est de ceux que les raisons du cœur un jour ramèneront. Au lycée de Bordeaux, il pleure et ne croit pas encore. Mais tous les quinze jours, son dimanche de sortie il va le vivre à la cathédrale. C’est là le lieu de plaisir où ce garçon de vingt-cinq ans se réfugie. Les derniers échos des orgues, l’odeur des cérémonies finissantes, l’ombre accumulée aux faîtes des piliers, ce sentiment ineffable d’une Présence, d’une Pitié vivante, cette atmosphère l’isole, il oublie sa chambre et le vacarme des cuisines, les couloirs sales aux relents ignobles, le dortoir, et le lycéen, la "mauvaise tête", qu’il faut faire semblant de ne pas entendre "bourdonner". Mais il ne sait pas encore qu’il y a, entre la croix et la douleur des hommes, une conformité éternelle. Il sort, l’âme pesante. Dans le square de la cathédrale, une tour s’élève que couronne la statue de la Vierge. André, pour quelques sous, monte jusqu’à la dernière plate-forme et dans son désir d’échapper à sa pauvre vie, il demeure là jusqu’à ce que le gardien le rappelle. Le soleil se couche sur le fleuve et rougit le ciel du côté de l’Océan et de la petite ville qui n’abrite plus son enfant. Aussi loin des hommes qu’il lui est possible de respirer, il se récite des vers, les yeux levés vers le pur tremblement des astres. Il faut hâter le retour pour échapper à d’humiliantes réprimandes. Déjà peut-être, en remontant la rue Duffour-du-Bergier, le cours des Fossés, dans l’odeur des châtaignes bouillies qui emplit ce quartier, applique-t-il sa pensée à l’unique force capable de le sauver. Déjà comme Pascal, par les humiliations, il s’offre aux inspirations.

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Malagar aujourd’hui.

Propriété de François Mauriac, Malagar est un lieu où André Lafon aimait se rendre et méditer avec son ami.

IV

Le meilleur de ce temps fut pour lui les vacances, quand le recueillement de la sous-préfecture était propice au travail du poète. Les Poèmes provinciaux, qui sont les premiers vers d’André Lafon, nous livrent son âme de cette époque. Déjà plus d’une page nous fait pressentir l’unique harmonie de la Maison pauvre. Ah ! Blaye, petite ville endormie et sans beauté, de quel enchantement les premiers vers de mon ami ont-ils revêtu tes toits, tes coteaux et ta vigne ! Tu l’as possédé avant que je le connaisse. Tu ressuscites pour moi le jeune homme blessé et rêveur que je n’ai pas connu ; tu me redis à mi-voix le poème de son adolescence, sa simple histoire de garçon peu fortuné, doux et de bonnes manières, qui accompagne sa mère aux offices, sagement, et dont le visage pâle et tendre inquiète bien des cœurs... Mais il est lointain, défendu par sa douceur même, submergé de visions et de voix connues de lui seul, enveloppé de silence, inaccessible. Seuls les cœurs qu’il a aimés .savent de quelle musique, de quelle lumière, de quels parfums il composait l’offrande contenue de sa tendresse. Il va secrètement, ivre de sensations et d’images, écoutant monter vers son recueillement "toutes ces voix d’angélus et d’étables", sensible surtout à la beauté simple des enclos paysans, des jardins humbles comme son cœur, des maisons aux toits bas. Et déjà ce premier ouvrage annonce le pur artiste qu’il va devenir.

Dis, c’est assez rêver au bord des vitres pâles,
C’est assez se meurtrir le cœur à ce qui fut !

………………………………………………………..
Ce jour-ci m’a meurtri plus qu’un dur faix de branches
Pourtant je ne hais pas sa lueur qui s’en va.
Près des vitres le soir me ramène et me penche...
J’oublie en ma langueur ce mal qu’il me porta.

Le Beffroi édita ces Poèmes provinciaux. Des cœurs attentifs les recueillirent. Mon maître bien cher, Fortunat Strowski, qui n’est point l’universitaire dédaigneux que le bachelier approche avec tremblement mais qui toujours m’apparut le frère aîné de ses étudiants, eut la pensée charmante et généreuse de faire à l’Athénée de Bordeaux une conférence sur André Lafon. L’académie locale honora d’une médaille le livre de mon ami. Parmi ceux qui l’aidèrent, nous devons nommer encore un professeur au lycée, M. Lambinet, dont les conseils furent précieux à André. Enfin le proviseur témoigna de son estime pour l’humble surveillant lorsque, nommé à Paris au lycée Carnot, il prétendit l’amener avec lui. Ainsi le provincial amoureux de sa province allait être jeté lui aussi dans la cohue parisienne. Il n’y arrivait pas le cœur plein de désirs comme un héros balzacien. Mais il venait vers moi dont déjà il connaissait et aimait les poèmes et je revois dans mon cœur l’après-midi de mars où il franchit le seuil de ma chambre.

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Maison où vécut André Lafon à Blaye.

Cette maison est située au n° 23 de la rue André Lafon.

V

Il y avait, je me souviens, accoudé à la cheminée, un jeune poète bordelais, Jean de la Ville de Mirmont [2], dont le visage indien s’enveloppait des fumées d’une éternelle cigarette et qui récitait, avec une voix étouffée, un poème de Baudelaire. Ses prunelles sombres regardaient au-delà de ma chambre, au-delà de l’horizon, et peut-être voyait-il le coin de terre où, cette année, à la tête de sa section, il a trouvé une fin sublime. Ce jour-là, nous allâmes chez Bernheim, qui exposait des Cézanne. Sous le feutre noir, les yeux d’André exprimaient une angoisse sans nom. Le soir, il voulut s’en expliquer avec moi. Je sus alors que presque en sa présence, un parent cher à son cœur s’était donné la mort. Rien ne pouvait le délivrer de ce souvenir. Du moins, dans sa misère, rôdait-il, comme un pauvre enfant, autour de la maison paternelle. A travers ses larmes - lui qui n’avait jamais cessé de s’émouvoir aux Angélus de sa province et aux formules récitées chaque soir par sa mère - il voyait enfin, il reconnaissait le Père céleste. Mais toute conversion est un arrachement. Il faut se déprendre, il faut tendre à celui qui ne souffre aucun partage un cœur délivré de ses liens. Drame pathétique dont ce poème admirable : la Maison pauvre, nous a livré le secret. Ce cœur fécondé par la grâce continue de s’attacher et de souffrir et vers un visage voilé s’élève la plus déchirante symphonie dont le final s’éteint en un murmure d’oraison... L’André de ce temps-là, je le revois dans mon étroit cabinet ouvert sur le ciel de juin et me disant ses vers à mi-voix. Toujours quelque fleur cueillie à Versailles, où il allait le jeudi, s’échappait des feuillets. Le soir, chez Robert Vallery-Radot, il saluait avec une politesse un peu compassée deux saintes femmes vêtues de noir. Volontiers, il demeurait à l’écart de nos rires, et lorsqu’une amie jouait des sonates de Beethoven, il s’enveloppait de sa douleur et de sa solitude...
Mais déjà André ne souhaitait - selon un mot qu’il aimait redire - que "l’inspiration dans le silence". Je l’avais confié à M. l’abbé Petit de Julleville, alors directeur au séminaire d’Issy, et je me souviens de l’avoir accompagné jusqu’à la porte de ce séminaire à travers une banlieue, dans un pâle soleil du mois de mars 1910. Toutes les inclinations de cette âme aidaient en elle au travail de la grâce. Elle penchait d’elle-même à l’humilité, à l’effacement, au don de soi, aux vertus les plus rares chez un jeune homme et surtout chez un artiste. De tous les désirs qui emplissent de leur tumulte un jeune cœur, il ne gardait que le désir de servir. Sa vraie destinée n’eût-elle pas été de prier, de travailler, de se taire dans un cloître franciscain sur la colline de Fiesole, avec Florence pleine de merveilles au bas de sa cellule ? Car il ne pouvait se déprendre de la beauté ni de l’harmonie. Devant ce seul sacrifice je l’ai vu se dérober... Du moins, grâce à M. Petit de Julleville, lui fut-il donné de vivre ses dernières années, comme il sera dit dans la suite de ce récit, au fond d’une retraite pieuse où il ne savait pas, où nous ne savions pas que sa vie renoncée était une préparation à la mort.

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Plaque commémorative figurant au 23, rue André Lafon.

VI

Au moment des vacances, je le précédais dans la province où il avait hâte de me rejoindre. Ce retour était sa plus grande joie. Toute consolation lui venait de sa petite ville et des horizons de chez nous. Quand il m’avait vu partir, triste ou blessé, il me confiait comme à mes plus sûrs amis aux pins de mes landes natales : "Leurs branches font des gestes d’apaisement et de silence, m’écrivait-il ; ils semblent tout écarter pour vivre avec leur rêve et le vent qui passe les fait chanter..."
Le voyage de Paris à Bordeaux qui nous assomme et que nous faisons en nous aidant de cigarettes, de journaux illustrés, devient pour André le plus émouvant pèlerinage. Je retrouve ces lignes dans une lettre : "Une faveur heureuse avance mon départ. Dès la nuit prochaine, je traverserai durant leur sommeil les villes échelonnées dans les provinces qui nous séparent, et le soleil se lèvera sur la Gironde..." Arrivé à Blaye, il ajoutait : "J’ai fait, mon ami, un beau voyage nocturne, avec un long arrêt mystérieux en pleine Beauce sous un ciel d’azur sombre constellé, où montait une lune tardive et cornue. Les gens qui s’éveillaient parlaient de sabotage... mais la nuit était sereine et sentait le foin. J’ai vu d’humbles villages endormis où les maisons semblaient de bonnes bêtes accroupies dans l’étable, où la dernière fenêtre éclairée barrait la rue silencieuse d’un reflet doux... "
Il venait vivre avec moi dans une vieille propriété. J’ai sous les yeux son portrait qu’il me donna avec ces mots en exergue : En souvenir de Malagar et de quelques beaux jours d’été.
Beaux jours d’été à jamais disparus, promenades sur les routes pâles, lectures au jardin, repas silencieux à l’heure des ombres longues sur le seuil tiède encore... Peu de jours avant sa mort, nous verrons André se retourner en pensée vers ce domaine de nos étés et de notre joie. D’ailleurs, il n’est guère de ses lettres où il n’évoque Malagar. "J’imagine, au point de croire vous y retrouver, le cher domaine, le jardin aux charmilles, la terrasse, le point de vue, et encore l’autre côté de la maison, les prairies où le foin est peut-être en meules, l’horizon de coteaux, les routes endormies sur lesquelles, tous ces soirs, la lune a dû veiller..."
Dans l’été de 1911, splendide et torride, nous voyageâmes, presque toujours à pied, sur les chemins du pays basque. Nous nous assîmes à la table de Jammes. André eût touché de ses lèvres le seuil du poète ! Nous étions arrivés tard dans la nuit à Orthez. Mais il avait voulu contempler la maison du "fils de Virgile", endormie sous la lune et pleine de sommeils d’enfants...

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Blaye se souvient...

VII

En l’an 1912, l’humble destinée d’André s’éclaira d’un rayon de gloire. Il avait quitté l’Université. Il trouva au collège Sainte-Croix de Neuilly, grâce à l’abbé Petit de Julleville, une atmosphère qui convenait à son âme éprise, un peu plus chaque jour, de recueillement. Heureux enfants qui eurent un tel maître ! Chacune de ces petites âmes fut l’objet de soins infinis. Il les approchait avec respect, avec amour. Je le voyais sous les platanes, entouré de leurs jeux, comme un saint François d’Assise au milieu des oiseaux.
L’Élève Gilles venait de paraître. Cet écolier aux yeux candides, avec son tablier noir, ses doigts tachés d’encre, ses émerveillements dans le jardin de la Grangère, où, sur le vieux mur croulant, les saisons rêveuses s’accoudent tour à tour et lui sourient, cet écolier sut émouvoir un Bourget, un Barrés. Le prix de dix mille francs décerné pour la première fois par l’Académie française échut au poète de la Maison pauvre. Ceux que cette aubaine scandalisa ne voulurent jamais admettre qu’il s’agissait, non de récompenser un écrivain déjà illustre, mais d’encourager les débuts d’un jeune homme encore obscur. Inutile débat aujourd’hui qu’André n’est plus. A-t-on du regret d’avoir troublé sa joie ? Ah ! Que du moins les pauvres morts de la guerre nous enseignent à faire autour de nous le moins de peine possible ! Savons-nous jamais si l’adolescent dont nous nous moquons n’emportera pas au-delà de la vie, avec la blessure glorieuse qui le tue, une autre blessure que nous lui avons faite ?
Mais qu’André fut heureux, le soir de son triomphe !
Je l’emmenai au Châtelet où Weingartner dirigeait la Neuvième Symphonie. Il fut submergé par cet ouragan de douleur et de joie. Le lendemain, il m’écrivait : "La Neuvième ne chante-t-elle pas encore en vous aux instants de silence ? J’entends parfois l’appel prodigieux : O mon frère !... O mon frère avec qui je l’entendis, mon frère par qui ma joie est née... Quelle autre symphonie ces jours-ci mettent en moi !"
Je m’arrête, avec entêtement, sur ces pauvres minutes de bonheur. Cette âme n’était pas née pour le rire, mais pour le crucifiement et l’agonie.

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Plaque figurant sur le caveau E 245.

VIII

Depuis cet instant jusqu’au mois d’août 1914, André Lafon, meurtri par plus d’une épreuve, se retira davantage de la vie. Quand je l’imagine, je le vois s’enfoncer dans le crépuscule d’une peinture d’Eugène Carrière. Sa dernière œuvre, la Maison sur la rive, et ses enfants de Sainte-Croix l’arrachaient seulement à ce songe d’où il ne nous souriait plus que de loin. Sa tendresse pour nous, toujours vivante, il l’avait comme transposée dans une éternité inaccessible. A mon foyer, il venait rarement prendre sa place, mais chaque fois, je recevais, le lendemain, une lettre qui était un hymne sublime à mon bonheur. André n’aspirait plus à d’autre joie humaine qu’à celle de son ami, semblait-il. On eût dit aussi que dans le pressentiment de sa fin, il voulait combler son père et sa mère d’une affection accrue. Je n’imaginais pas qu’un amour filial se pût composer d’autant de délicatesse, de prévenance, d’inventions exquises.
Je songe qu’à certains jours de cette époque la vie s’adapta à son rêve : en Belgique, au noviciat des Dominicains français où nous fîmes deux retraites en de splendides Pentecôtes. André aimait s’endormir après l’office nocturne, lorsque l’aube s’emplit de l’éveil jacassant des oiseaux ; - je me rappelle encore au déclin des vacances de 1912 le salon de campagne, chez Georges Dumesnil... Jammes nous lisait Jean de Noarrieu...
La Maison sur la rive, publiée au Correspondant, parut chez Perrin quelques semaines avant la guerre. Le souci de son œuvre avait délivré mon ami de lui-même. Il accepta de me rejoindre à Malagar. De ce lumineux été, nous nous promettions une joie ardente. Mais les mêmes cloches qui nous enchantaient de leurs angélus jetèrent un jour sur la campagne l’appel terrible.
Pour un Psichari, soldat de métier et qui aime l’action, la guerre est une épreuve attendue, désirée, et, de tous les sacrifices, celui que le cœur accepte avec la plus joyeuse passion. [3] Notre André, âme attendrie, âme que j’imagine au ciel sous les traits de cette jeune fille aux mains croisées qu’a peinte Giovanni Bellini, ne se détournera-t-il pas d’abord de ce sang répandu ?
André, d’une piété, d’une pureté d’ange, n’était point ce qu’on a accoutumé d’appeler un jeune homme d’aujourd’hui. Si, naïvement, il applaudissait à tous les raisonnables prêches des jeunes littérateurs traditionnalistes, il allait se promener, le dimanche, avec les Confessions de Jean-Jacques dans sa poche et ne mettait rien au-dessus de Dostoievski, de Charles-Louis Philippe et de Jammes. Les raisons du cœur, chez lui, se moquaient de la Raison...
Mais j’ai dit de quelle tendresse il aimait la France. C’était d’un amour presque physique. Entre Paris et, Bordeaux il s’indignait de me voir lire ou sommeiller et détourner, un seul instant, mes yeux du paysage. Malgré sa hâte de retrouver Blaye et la chambre de son enfance ornée de livres de prix et de daguerréotypes, il succombait toujours à la tentation d’une halte à Blois, à Chartres. Le dernier cadeau qu’il m’offrit - car ce Pauvre avait la folie de donner et je suis comblé de ses souvenirs - c’est une petite croix d’or achetée chez un bijoutier de Saumur et dont il m’avait écrit : "Voici peut-être la croix d’Eugénie Grandet... " Après son Grand Prix, je lui conseillai un voyage en Italie. Il ne s’y fût jamais décidé avant d’avoir visité la dernière sous-préfecture de France. Je l’en raillai doucement, moi qui ai admiré la cathédrale d’Orviéto et qui, pour l’éternité, ignore Notre- Dame de Reims !
Auxiliaire et de santé médiocre, André ne voulut pas d’autre service que le service armé. Ce rêveur de trente ans, mal entraîné aux fatigues du corps, était donc merveilleusement préparé pour souffrir, pour être froissé, d’abord, à la caserne de Libourne, puis au camp de Souge près de Bordeaux ; et pourtant ses dernières lettres nous montrent de quel visage serein il accueillit l’épreuve :
"… J’ai revu toutes les étoiles à la fois par une belle nuit sur les routes, et dormi, chaque soir, assez chaudement dans la paille. La grossièreté des chambrées, l’obscénité des chants de marche ne sont pas une légende, mais il faut se garder de juger les cœurs là-dessus et de s’en laisser abattre au début. J’ai trouvé chez mes camarades, jeunes ou vieux, de la loyauté, une vraie bravoure, avec, chez les plus humbles, le désir de rendre service et de reconnaître le moindre bienfait."
"... J’ai éprouvé aussi, mon ami, que la Foi est bien la seule consolation des hommes, la plus puissante en tout cas. L’heure où, à l’abri de ma couverture, et tandis qu’autour de moi on se chicane, on s’injurie, je puis dire mon chapelet, cette heure me délivre du poids terrible de la journée et, plus que le sommeil, me rend des forces pour le lendemain... J’ai fait la connaissance d’un jeune séminariste et d’un novice de Fiesole... et cela m’est très doux..."
Souge est un camp désolé, dans la lande. Certes, André ne me celait point sa peine, aux heures trop lourdes, mais toujours soumis et humble, il ne demandait qu’à Dieu le secours et le réconfort. A peine une plainte, le jour de Noël 1914 où il lui fut défendu d’aller dans sa famille - et puis il avait vu, la veille, un départ de volontaires : "des petits 1916 à qui je m’étais attaché ; ceux qui venaient, le soir, lire ou causer autour de ma bougie... Je prie beaucoup et me sens plus que jamais uni à Notre-Seigneur. J’ai pu, hier soir, m’étant adressé en haut lieu, aller à quelques kilomètres chercher la messe de minuit. J’ai trouvé un jeune prêtre solitaire dans sa modeste église romane. J’ai veillé dans sa chambre près de lui..."
Toutes ses lettres, à son insu, trahissent l’influence qu’il prenait sur ses jeunes camarades et le rayonnement extraordinaire de cette âme : « Je vous écris sur mes genoux, à la lueur d’une bougie dont la clarté a fait se grouper quelques camarades : l’un mange, l’autre fume, l’autre coud, un autre dort qui est un enfant de dix-sept ans venu du Venezuela servir la France, et qui a froid. Il y a encore un Parisien de dix-huit ans, qui a dit tout à l’heure : "C’est le salon de
Mme de Sévigné !"
Aux rares jours de permission, André qui allait mourir respirait une dernière fois passionnément l’odeur du vent printanier : "J’ai honte, m’écrivait-il de Blaye, j’ai honte de la joie immense qui était en moi, ce matin, pendant une courte promenade à travers champs que j’ai faite après la messe : arbres en fleurs, soleil nouveau m’ont grisé..."

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La dernière demeure d’André Lafon au cimetière de Blaye.

Le caveau se situe à l’emplacement 245, carré E.

IX

J’habitais encore, à cette époque, Malagar où André avait vécu de calmes vacances. Un dimanche de mars 1915, il m’y surprit amené en automobile par un ami. C’était une journée sereine. Rien ne m’avertissait du don que Dieu me faisait de contempler André pour la dernière fois, à cette terrasse d’où nous avions vu s’obscurcir de beaux jours. Il n’avait qu’une heure à rester et voulut respirer l’odeur du salon. Puis, nous nous assîmes devant le point de vue. Il toussait un peu. Des nuages glissaient sur les collines basses. Je voyais pour la dernière fois ce régulier visage, ce front haut, cette bouche un peu lourde. Il ramassa des violettes. A l’instant du départ nous nous sommes embrassés. De la terrasse, j’ai pu suivre longtemps ce nuage de poussière qui emportait mon ami dans l’éternité. Rien ne désigna à mon cœur la solennité de cet adieu. Peut-être en avait-il reçu l’obscure révélation, lui qui m’écrivait ces lignes où je sens le poids d’une destinée.
"Le plaisir que j’eus dimanche à me rendre et à demeurer quelques instants auprès de vous m’a aidé à passer la semaine... Je me suis ému de retrouver Malagar et j’en ai gardé quelque chose qui a persisté dans mon souvenir tous ces jours-ci. Il a toute la poésie des vieilles demeures et j’y retrouve jusqu’à ce parfum de fruits et d’anciennes cretonnes qui était celui de la Grangère et de mes vacances d’enfant heureux. J’ai béni M... qui m’a permis ce beau voyage : la route était fleurie et les clochers qui la jalonnent semblaient sonner plutôt pour le printemps revenu, que pour les vêpres commençantes..."
"La semaine monotone a repris dès le lendemain. Nous couchons maintenant à la belle étoile... Le seul désespoir de ma mère me retient et me torture... Que faire ? Je mets mon sort aux mains de Dieu et me tiens prêt à répondre à son appel. ... Je me réfugie et m’apaise en pensée près de vous, quelquefois, le soir, après les durs exercices. Je sors à la tombée du jour ; il y a, près du camp, un modeste village tout tintant de clarines dans l’église duquel je vais... j’y pense à vous et à ceux qui vous aiment."
Quelques jours après, une angine le retint à l’infirmerie. Les symptômes de la scarlatine se manifestèrent ; il fut transporté à l’hôpital militaire de Bordeaux, cours Saint-Jean. Il n’a pas vu la mort s’approcher. Un lourd sommeil l’a abattu dont il s’est réveillé auprès du Père, le 5 mai 1915. Ses parents n’ont pu que lui fermer les yeux. Moi, je n’ai pu que m’agenouiller devant son cercueil. Il ne s’est pas échappé de la vie par cette porte sublime, dont nous parle Barrés lorsqu’il célèbre les héros : Péguy, Psichari, Drouot, Clermont... Mourir d’une balle au front, un soir de bataille... O Seigneur, vous avez refusé à mon ami cette gloire, mais vous n’aurez pas dédaigné son obscure agonie dans un lit d’hôpital. Le drapeau enveloppait tout de même le corps sacré du poète et du soldat.
Je songe qu’il doit à cette fin plus obscure de reposer au cimetière où le menaient ses promenades du dimanche, lorsqu’il était un petit enfant. André n’a jamais séparé dans son amour la cité des morts de celle des vivants, comme il le dit en cette prière de la Maison sur la rive :
"Mon feu s’éteint. Rien ne bruit plus sur la petite ville.
Voyez-la, ô mon Dieu, toute paisible, étagée au bord du grand fleuve où vous l’avez voulue ; ceinte et comme défendue au loin par ses champs plantés de ceps bas, hérissés de piquets ; ne souffrez pas que la discorde, que la misère viennent sur elle ; bannissez-en l’impiété ; éloignez l’insecte nuisible aux racines et aux fruits ; donnez chaque année une belle récolte à ceux qui peinent pour l’obtenir ; que votre miséricorde descende sur nous ; qu’elle descende aussi sur l’autre cité de pierre où reposent tant de morts, où chaque étroite maison porte votre croix ; sur l’enclos béni d’où le silence qui s’y retire pendant le jour semble dès le crépuscule s’élever et s’étendre sur la ville sommeillante comme pour faire plus profonde notre communion avec les morts."
Puisse cette miséricorde qu’appelaient ses mains levées au-dessus de la ville endormie, accueillir dans l’Éternité le Poète au simple cœur.

François MAURIAC.

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François Mauriac.

Né à Bordeaux en 1885, mort à Paris en 1970. Membre de l’Académie française, il obtint le prix Nobel de littérature en 1952.


Notes

[1Un bel hommage a été rendu par la librairie MOLLAT de Bordeaux à ce superbe roman qu’est "L’élève Gilles" : http://www.dailymotion.com/video/xg8ie8_jean-marie-planes-l-eleve-gilles-d-andre-lafon_news

[2Jean de la Ville de Mirmont est né dans une famille protestante bordelaise. À 22 ans, Jean s’installa à Paris où il retrouva son ami d’enfance François Mauriac. Jean occupa un emploi de fonctionnaire à la préfecture de la Seine où il était chargé de l’assistance aux vieillards. En 1914, il fut mobilisé avec le grade de sergent au 57ème régiment d’infanterie. Il mourut enseveli par un obus le 28 ou le 29 novembre de la même année, à Verneuil sur le Chemin des Dames.

[3Le Lieutenant Ernest PSICHARI est tombé au Front le 22 août 1914, à Saint-Vincent-Rossignol, en Belgique, près de Virton. Né en 1883, petit-fils de Renan, il s’engage dans l’armée dès ses 20 ans. Il devient à la fois officier et écrivain. Avant la guerre il se tourne vers la foi catholique et pense à la vie religieuse.



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