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Le docteur GÉLINEAU (1828-1906), une grande figure blayaise.

Régulièrement, nous faisons référence aux travaux historiques du docteur Gélineau.

Comment pourrait-il en être autrement à partir du moment où ce grand Monsieur s’est beaucoup intéressé à l’histoire de Blaye, sa ville natale, à laquelle il a consacré trois de ses ouvrages.

La SAVB se devait donc de lui rendre un hommage particulier.

Tel est l’objet du présent article qui vous permettra de découvrir la vie riche et bien remplie de celui qui fut le contemporain et l’ami de l’abbé Bellemer, autre grande figure locale et "père spirituel" de notre association.

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L’article qui suit a été rédigé par le docteur Pierre Passouant ancien professeur à la faculté de médecine de Montpellier. Il a été présenté à la séance du 23 mai 1981 de la Société française d’histoire de la médecine. Nous le présentons in-extenso.

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Jean-Baptiste Edouard Gélineau, qui décrivit la narcolepsie en 1880, est né le 23 décembre 1828, à Blaye, d’une famille de commerçants. Après de brillantes études au collège de la ville, il entre comme chirurgien élève à l’Ecole de médecine de la Marine de Rochefort.

La carrière de Gélineau a eu principalement quatre étapes :

  1. médecin de la Marine (1845-1860) ;
  2. médecin de campagne dans le département de la Charente-Inférieure, près de Rochefort (1860-1878) ;
  3. médecin spécialiste des maladies nerveuses à Paris (1878-1900) ;
  4. propriétaire viticulteur à Blaye (1900-1906).

Gélineau est mort le 2 mars 1906, à Argelès-Gazost, station thermale des Hautes-Pyrénées, où il résidait momentanément. Il était veuf et sans enfant.

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L’hôpital de la Marine à Rochefort.

C’est en ces murs qu’Édouard Gélineau fit ses études de médecine.

Gélineau, médecin de Marine (1845-1860).

Ses études à l’Ecole de médecine de Rochefort paraissent avoir été très sérieuses.
En 1849, il fut désigné par le directeur de son école pour combattre une épidémie de choléra qui s’était déclarée à La Rochelle. Son dévouement lui valut un témoignage des plus flatteurs du Préfet de la Charente-Inférieure. Gélineau est nommé, en fin 1849, interne des hôpitaux de la Marine puis, le 1er juin 1850, chirurgien de troisième classe. Il est alors embarqué, et va faire de longs séjours dans l’océan Indien, d’abord à l’île de la Réunion, puis aux Comores à l’île Mayotte.

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Perdue entre l’Afrique et Madagascar, l’île de Mayotte.

Faisant partie de l’archipel des Comores, l’ile de Mayotte est devenue le 101ème département français le 31 mars 2011.

Durant son séjour à la Réunion, il occupe un poste de médecin à l’hôpital psychiatrique de Saint-Paul. Il devait écrire ses souvenirs, Voyage à l’île de la Réunion, mais ne les publia qu’en 1905. Il évoque dans cet ouvrage, et dans un style très littéraire, la vie coloniale peu après l’abolition de l’esclavage qui date de la révolution de 1848. Il donne de nombreux détails sur les différentes ethnies "noires" importées d’Afrique et de Madagascar, celles "moins foncées" venues des Indes et paraît être sensible au charme des Créoles. Il rapporte longuement, et d’une manière très romancée, certaines observations psychiatriques dont celle d’Elise, belle Créole qui fut la maîtresse d’un enseigne de vaisseau et dont elle eut un enfant. La mort de cet enfant entraîna une aliénation mentale majeure, diagnostiquée par Gélineau psychose puerpérale. Les soins médicaux donnés dans l’hôpital psychiatrique de Saint-Paul étaient très réduits et se bornaient "aux deux grands facteurs qui, après tout, agissent le plus favorablement sur les aliénés : le calme avec l’absence de tout bruit et l’isolement".

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Mayotte.

Cette île de l’océan indien a fortement marqué Édouard Gélineau.

De son séjour à Mayotte qui dure 18 mois, Gélineau retire le sujet de sa thèse : Aperçu médical de l’île Mayotte, qu’il soutiendra auprès de la Faculté de médecine de Montpellier le 14 août 1858. Il avait alors le titre de chirurgien de 2ème classe de la Marine. A cette époque, l’école de médecine de Bordeaux n’était pas encore une Faculté et ne pouvait délivrer le grade de docteur en médecine. Gélineau avait le choix entre trois Facultés : Paris, Strasbourg et Montpellier.
La thèse de Gélineau (45 pages) est une brève étude des maladies contractées par les Blancs et par les Noirs à Mayotte. L’importance des fièvres paludéennes est soulignée et les moyens thérapeutiques de l’époque indiqués. Des propos amers sont émis sur les conditions de l’installation du détachement militaire, et Gélineau signale que tous les hommes furent atteints par les fièvres, à l’exception du pharmacien et de lui-même.

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Original de la page de garde de la thèse soutenue par Édouard Gélineau.

En 1858, Gélineau embarque comme chirurgien-major de la corvette l’Embuscade. C’est à bord de ce navire qu’il eut à soigner une épidémie de "coliques sèches" et une épidémie d’angine de poitrine qui fut à l’origine du traité sur cette maladie qu’il publie en 1887. Nommé à son retour chirurgien de la fonderie des canons de la Marine de Ruelle, il donna, en 1860, sa démission de médecin de la Marine.

Gélineau médecin de campagne (1860-1878).

Il s’installe comme médecin d’abord à Ruelle (Charente), puis à Aigre-feuille-d’Aunis (Charente-Inférieure), bourg de 3 000 à 4 000 habitants, près de Rochefort. Lors de la guerre franco-allemande de 1870, Gélineau s’engage comme chirurgien-major d’un des régiments de la Charente-Inférieure. Il se dévoua exceptionnellement lors des épidémies de rougeole et de variole, reçut des félicitations du général Cléret, Commandant de la colonne, et fut même proposé pour la Légion d’honneur, mais ne l’obtint pas à ce moment. Après la guerre, Gélineau revint à Aigrefeuille-d’Aunis et reprit l’activité médicale importante qu’il avait. Par suite d’ennui de santé, il diminua cette activité et probablement envisagea alors sa venue à Paris.

Gélineau médecin spécialiste des maladies nerveuses à Paris (1878-1900).

Nouveau et inconnu dans le milieu médical parisien, Gélineau sut bientôt s’y faire une place, bien qu’il n’eut pas de fonction hospitalière ou universitaire. Il avait un cabinet de consultation et hospitalisait ses malades en clinique privée.

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L’église d’Aigrefeuille-d’Aunis.

L’église est le plus vieil édifice de cette petite bourgade située à une vingtaine de kilomètres de La Rochelle et autant de Rochefort.

Il peut paraître surprenant qu’un médecin put avoir une activité scientifique aussi importante avec la publication, sur une période de vingt ans, de neuf ouvrages médicaux, édités par les meilleures maisons d’édition médicale de Paris. Il est à remarquer que la séparation entre la médecine officielle (hospitalière et universitaire) et la médecine pratique était moins marquée qu’actuellement. Les publications des médecins praticiens étaient, à l’époque, nombreuses et parfois très originales. Il est à rappeler à ce sujet que la localisation du langage à l’hémisphère gauche, classiquement attribuée à Broca (1862), avait été faite en 1836 dans une publication du docteur Marc Dax, médecin praticien à Sommières, petite ville près de Montpellier.
La notoriété de Gélineau a été acquise par ses divers travaux dont celui sur la narcolepsie (1880-1881), mais a été facilitée par les "dragées du docteur Gélineau". Ce médicament arseniobromé, mis au point après 1870, fut commercialisé par Mousnier, apothicaire à Saujon (Charente-Inférieure) ; il était utilisé dans le traitement des névroses et de l’épilepsie. Il devait avoir un certain succès, et Gélineau, dans son étude sur les Névroses spasmodiques, porte à son sujet le jugement suivant : "Chacun pourra remarquer qu’une fois la médication entreprise, nos confrères la continuent pendant des années entières, heureux de voir se maintenir le succès obtenu, constatant sa supériorité sur les autres remèdes et ne permettant pas à leur malade d’abandonner le remède qui l’a soulagé pour un autre dont l’efficacité est problématique, tendance trop commune chez l’épileptique qui, désireux de changer avec l’espoir d’arriver à du mieux, court d’un traitement à un autre, de l’homéopathe à la somnambule... et finit par perdre son intelligence, sa mémoire et sa vie pour avoir abandonné le remède qui le défendait contre la mort et l’imbécillité."
Gélineau était membre de la Société de médecine, de la Société d’hypnologie, société intéressée principalement par les problèmes d’hypnose, et d’autres Sociétés. Mais son activité importante déborde celle de l’étude des maladies mentales. Il fonda et fut pendant vingt ans directeur de la Prévoyance médicale, société d’entraide pour les médecins âgés et les veuves de médecins. Il fut ainsi le précurseur de la Caisse de retraite actuelle des médecins français.
Il fonda aussi la Société française des Eaux minérales qui compta plus de 2 000 médecins.

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Le château Sainte-Luce-La-Tour.

Ancienne carte postale représentant le domaine exploité par le docteur Gélineau sur les hauteurs dominant la Gironde, à Blaye.

Gélineau viticulteur (1900-1906).

A partir de 1900, Gélineau, alors âgé de 72 ans, se retire à Blaye, dans son château de Sainte-Luce-La-Tour.
Il s’adonne à la viticulture et y eut de nombreux succès. Il obtint pour ses vins une médaille d’or à l’exposition d’Anvers, un diplôme d’honneur à celle d’Amsterdam et une grande médaille d’or à l’Exposition universelle du travail de Paris, en 1900.

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Étiquette d’une bouteille du vin produit par le docteur Gélineau.

En guise de conclusion.

Gélineau occupa durant sa vie des fonctions très différentes.
Sur le plan médical, il n’eut pas de fonction officielle hospitalière ou universitaire, mais il avait une grande culture, comme en témoignent les ouvrages qu’il a écrits.
Son orientation neuropsychiatrique est peut-être née lors de son séjour à la Réunion où il fut médecin de l’hôpital psychiatrique. Toutefois, tous ses ouvrages ont été publiés durant la période parisienne de 1878 à 1900. Il est à remarquer que son activité débordait la neuropsychiatrie et il écrivit un Traité de l’angine de poitrine (1887) et un livre sur l’Hygiène de l’oreille et des sourds (1897).
Quant à la narcolepsie, après sa description magistrale de 1880, il a réuni 14 observations, personnelles et d’autres auteurs, dans une monographie de 63 pages, en 1881, et n’en publia par la suite qu’un seul cas à la Société d’hypnologie, en 1894.
Gélineau écrivait bien et facilement ; son style est très alerte, parfois teinté d’une certaine emphase propre à son époque. En complément de ses ouvrages médicaux, il écrivit plusieurs mémoires historiques sur sa ville natale. On peut même avancer qu’il était un véritable littéraire, et publia, en 1876, une pièce d’un acte en vers : Après le bal.
Gélineau devait être aussi un excellent homme d’affaires. Les "dragées du Dr Gélineau", préconisées dans le traitement des névroses et de l’épilepsie, furent probablement à l’origine de sa fortune qui lui permit d’acquérir un château et un vignoble dans le Bordelais qu’il géra avec efficacité.

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Le docteur Gélineau.

Photographie datant du tout début du 20ème siècle.

Gélineau n’utilisa pas uniquement ses qualités d’organisation et de gestion à des fins personnelles. Il créa la Prévoyance médicale, Société mutuelle de secours pour médecins, ce qui témoigne de ses qualités humaines.
Il fut très attaché, durant sa vie, à Blaye où il se retira. Il était en correspondance suivie avec de nombreux médecins bordelais, dont il cita en particulier les observations de narcolepsie.
A la fin de sa vie, Gélineau était chevalier de la Légion d’honneur, officier d’Académie et commandeur du Nichan, premier ordre Ottoman.

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Blaye se souvient du docteur Gélineau.

L’œuvre littéraire du docteur Gélineau :

OUVRAGES MÉDICAUX  :

  1. Des névroses spasmodiques, de leur origine, de leurs rapports et de leur traitement. O. Doin, édit., Paris, 1879.
  2. De la kénophobie ou peur des espaces agoraphobie des Allemands). J. Tessier, Imprimerie Surgères (Charente-Inférieure), 1881.
  3. De la narcolepsie. J. Tessier, Imprimerie Surgères, 1881.
  4. Traité de l’angine de poitrine. Delahaye et Lecrosnier, Ed., Paris, 1887.
  5. Maladies et Hygiène des gens nerveux. O. Doin, Ed., Paris, 1893.
  6. Des peurs maladives ou phobies. Société d’édition scientifique, Paris, 1894.
  7. Les déséquilibres des jambes. Etude psychologique et thérapeutique. Société d’édition scientifique, Paris, 1898.
  8. Hygiène de l’oreille et des sourds. A. Maloine, Ed., Paris, 1897.
  9. Traité des épilepsies. J.-B. Baillères et fils, Ed., Paris, 1901.
  10. D’un nouveau traitement des névroses et en particulier de l’épilepsie. J. Tessier, Imprimerie Surgères (Charente-Inférieure).
  11. L’épilepsie, son traitement par les dragées Gélineau. Livre d’Or. Laboratoire pharmaceutique J. Mousnier. Sceaux imprimerie de Charaire, 1910.

OUVRAGES HISTORIQUES  :

  1. Siège de Blaye par d’Aubigné (1580). E. Brunette, Imprimerie Blaye, 1880.
  2. Histoire de Blaye pendant les dernières années de l’Empire. Siège de 1814. J. Tessier, Imprimerie Surgères (Charente-Inférieure), 1885.
  3. Siège de Blaye par Matignon (1593). Neaubier éd., Paris, 1904.

OUVRAGES LITTERAIRES  :

  1. Après le bal. Comédie en 1 acte et en vers. J. Tessier, Imprimerie Surgères (Charente- Inférieure), 1876.
  2. Penseurs et savants. Leurs maladies, leur hygiène. Préface du Dr Cabanes, Vigot frères édition, Paris, 1904.
  3. Souvenirs d’un chirurgien de la Marine. Voyage à l’Ile de la Réunion. Vigot frères édition, Paris, 1905.

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Post-scriptum : le château Sainte-Luce-La-Tour a été entièrement détruit lors du bombardement allié du 15 août 1944. L’actuelle rue du Docteur Gélineau jouxte néanmoins une parcelle qui n’était rien d’autre que le parc du château au début du siècle dernier.

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La dernière demeure du docteur Gélineau, au cimetière de Blaye.

Dans le caveau familial, situé à l’emplacement E 196, reposent Jean-Claude Gaudier, arrière-petit-neveu du docteur, auprès de Jean-Baptiste GELINEAU et de son épouse, née Marie Marguerite Aline CHICOT.




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