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Le siège de Blaye en 1592.

Des dix-sept attaques menées contre la ville de Blaye et répertoriées par les historiens, celle de 1592/1593 est indéniablement la plus meurtrière et la plus dévastatrice.

Cela est d’abord dû à sa durée : plus de sept mois de siège !

Cela est ensuite dû aux talents militaires et à l’opiniâtreté des deux adversaires : d’un côté, Jean-Paul d’Esparbès de Lussan, gouverneur de la ville et du château, au nom de la Ligue ; de l’autre, le maréchal Jacques de Matignon, gouverneur de Guyenne et commandant l’armée royale.

Cela est enfin dû au contexte général des combats, qui, même s’ils furent discontinus, n’en furent pas moins acharnés, comme tous ceux menés aux cours des guerres de religion.

Il ne pouvait en être autrement dès lors que la haine et le fanatisme animaient les combattants des deux bords et que des puissances étrangères, notamment l’Espagne et l’Angleterre, venaient prêter main forte aux belligérants.

C’est donc le récit succinct de ce siège que les Amis du Vieux Blaye souhaitent vous faire découvrir aujourd’hui. Pour cela, nous avons principalement puisé nos sources dans un excellent petit livre publié en 1905 par un Blayais assez peu connu, le docteur Gélineau, chevalier de la Légion d’honneur, membre (entre autres…) de la société de l’histoire de France et des archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis.

Le contexte Historique.

La Réforme protestante, amorcée dès le 15ème siècle, a engendré tout au long des 16ème et 17ème siècles des conflits d’une rare violence dans plusieurs pays d’Europe occidentale.

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Les religions en Europe au 15ème siècle.

Jean Hus à Prague, Martin Luther à Thuringe, Jean Calvin à Bâle puis Genève. La réforme protestante connait un succès qui met en danger l’église catholique.

En France ces guerres, dites "de Religion", débutent en 1562 (1er mars, massacre de Vassy) et se terminent globalement en 1598 (30 avril, promulgation de l’édit de Nantes par Henry IV), même si d’autres combats pour des raisons religieuses doivent leur être rattachés (cas de la guerre des Cévennes au tout début du 18ème siècle). [1] Ces conflits, par ailleurs véritables guerres civiles, ne sont pas uniquement dus à l’antagonisme religieux entre Catholiques et Protestants. Ils ont aussi pour cause la rivalité entre les puissants clans nobiliaires (les "Montmorency", les "Guise" et les "Bourbons") que l’affaiblissement du pouvoir royal [2] et la médiocrité des personnages de haut rang chargés d’assurer la régence (Catherine de Médicis notamment) incitent à l’affrontement direct pour la conquête du pouvoir et des privilèges qui lui sont attachés. A cela vient encore s’ajouter l’ingérence des pays étrangers qui, sous couvert de fraternité religieuse, s’affrontent en dehors de leurs frontières respectives et profitent de chaque occasion pour affaiblir le royaume de France. C’est en particulier le cas de l’Espagne qui soutient directement les Catholiques et de l’Angleterre qui vient en aide aux Protestants.

Dans les années qui précédent le siège de Blaye et sur un plan de politique intérieure le royaume de France se trouve partagé entre trois partis.

En premier lieu, celui du roi Henri III. Très brave (il en a donné des preuves éclatantes), mais devenu depuis son accession au trône, efféminé, fantasque et dissolu. Offrant à son peuple un mélange de pratiques austères auxquelles succèdent des débauches sans nom. Il n’est ni aimé, ni craint de ses sujets qui le tiennent en piètre estime depuis qu’il compromet à plaisir la dignité royale. Seuls quelques grands dignitaires du parlement et de l’armée lui sont encore attachés par habitude du devoir et l’influence des traditions liées au prestige de la couronne.

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Le protestantisme en France en 1562

Le vert foncé représente la France dans ses frontières de 1562, le vert clair dans ses frontières actuelles. Le "croissant réformé" part de la Rochelle et rejoint Lyon en suivant la vallée de la Garonne, le bas Languedoc, puis la vallée du Rhône.

En second lieu s’élève en face de l’autorité royale un parti composé de ses ennemis les plus acharnés : les Ligueurs. Ils ont pour chef le duc de Guise, favori des Parisiens, et son frère, le cardinal de Lorraine. Tous deux attisent pour ainsi dire ouvertement à la haine et au mépris du roi.

Enfin, en troisième lieu, vient celui d’Henri de Navarre, chef de la maison de Bourbon, dont la vaillance, l’esprit jovial et la bonne humeur attire nombre de capitaines catholiques alors qu’il est lui-même protestant et chef incontesté de tous ceux qui s’affirment de cette religion.

Au-delà des différences religieuses, l’enjeu des querelles entre ces différents partis n’est pas des moindres puisqu’il s’agit de s’approprier la couronne du royaume. En effet, la mort prématurée de François d’Alençon, duc d’Anjou [3] et dernier héritier direct du trône précipite les évènements puisqu’en vertu des règles en vigueur dans le royaume de France, le successeur légitime devient Henri de Navarre. Or, pour les Ligueurs il est totalement exclu que la couronne échoit à un prince protestant. Ainsi, dès 1585, la guerre reprend de plus belle. Même si d’une manière générale les combats sont indécis, quelques succès des Ligueurs attisent l’avidité du duc de Guise qui se fait acclamer par les Parisiens. Sentant son trône vaciller, Henri III, le dernier des Valois, décide de se débarrasser de celui qui s’affirme comme un rival ambitieux, dominateur sans scrupule et assez puissant pour avoir conçu un plan diabolique : son abdication forcée et son internement dans un monastère. Après avoir longtemps hésité il finit par passer à l’acte au mois de décembre 1588, en faisant assassiner le duc de Guise et emprisonner son frère le cardinal de Lorraine.

Dès lors, le roi de France devient la cible privilégiée des Ligueurs, il est déclaré traitre et tyran à la cause catholique et se voit contraint de s’allier au roi de Navarre pour sauver son trône. Ensemble, ils s’installent à St Cloud pour mettre le siège devant Paris. C’est là que le 1er août 1589, un moine fanatique poignarde Henri III, faisant d’Henri de Navarre, le chef des Protestants, le nouveau roi de France. Le pays est alors plus divisé que jamais entre ceux qui reconnaissent le nouveau souverain et les autres, qu’il s’agisse des Ligueurs inflexibles, qui ne veulent pas entendre parler d’un roi protestant, ou des Protestants intransigeants, qui craignent une conversion de leur chef.

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Procession de la Ligue armée à Paris en 1590.

La Ligue affirme toute sa puissance en montrant ostensiblement les armes dont elle dispose. De fait, elle devient un danger pour la monarchie.

Si la Ligue tient globalement le Nord de la France, au sud la reconnaissance du roi légitime prédomine. C’est notamment le cas à Bordeaux où réside le gouverneur de la Guyenne, le maréchal de Matignon, qui s’est mis ouvertement aux ordres du nouveau roi, tout en lui conseillant d’abjurer la religion protestante dès que cela lui sera possible. En Guyenne, quelques villes ou places fortes refusent cependant de se soumettre et se déclarent ouvertement pour la Ligue, tel est le cas de Rions, Villandraud, Agen, Blaye dont d’Esparbès de Lussan est gouverneur et Marmande où commande le baron de Castelnau. Pour justifier leur insoumission les commandants de ces villes proclament haut et fort qu’ils ne veulent point d’un roi protestant tout en omettant bien de préciser que cet état de rébellion ouverte les débarrasse de tout contrôle royal, ce qui leur permet d’imposer comme ils l’entendent les marchandises en circulation et de garder pour eux le montant de ces taxes.

Une telle situation n’est hélas que courante, dans le royaume de France où de nombreux gouverneurs de province et commandants de places fortes enhardis par la faiblesse du pouvoir royal profitent des troubles pour "oublier" de verser aux trésoriers royaux les deniers qu’ils perçoivent, certains allant même jusqu’à créer de nouvelles taxes pour accroître leurs revenus... C’est d’ailleurs pour mettre un terme à une situation de ce genre, plutôt qu’au fait religieux, que Blaye fait l’objet d’un siège en règle à la fin de l’année 1592.

Les deux adversaires.

Jean-Paul d’Esparbès de Lussan a été nommé gouverneur de Blaye par le roi Henri III, le 10 septembre 1586. Il est le cinquième fils de Bertrand de Lussan, seigneur de la Serre, de la Garde, de Saint Savin et du Vitrezai, dont le chef-lieu était St Ciers Lalande. Il a servi en Italie, sous les ordres de Montluc et s’est notamment distingué au siège de Sienne en 1554. Plus tard il est placé à la tête de l’infanterie gasconne, qu’il ramène d’Italie où elle s’est brillamment comportée. En 1563, il participe activement au siège du Havre sous le commandement de Charles IX. Promu capitaine par le Roi dans son régiment des gardes, il est fait gentilhomme ordinaire de la chambre d’Henri III en février 1570, puis Mestre de camp (on dirait aujourd’hui "colonel commandant" ou "chef de corps") du régiment de Piémont en juillet 1577. C’est à la tête de ce régiment qu’il défend Condom contre le roi de Navarre et bat à deux reprises les huguenots dans d’autres combats.

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Les armes de la maison Esparbés de Lussan.

La famille d’Esparbés de Lussan est un ancienne famille D"Armagnac dont le nom apparaît dès le 12ème siècle. Noblesse d’épée, elle s’est illustrée par les hommes de guerre qui ont servi le pays à travers toutes les générations. La famille s’est éteinte par la mort d’Emmanuel d’Esparbés de Lussan, mort pour la France, le 16 août 1870 à Gravelotte.

C’est donc un fidèle serviteur de la royauté et un soldat ayant de beaux états de service qui est désigné pour gouverner Blaye dont Henri III perçoit l’importance pour le contrôle de la navigation sur l’estuaire et les profits qu’il peut tirer pour les caisses du royaume. Afin d’accroître son attachement, mais aussi pour participer à l’entretien des armées, le Roi lui attribue également les revenus de l’abbaye de St Sauveur qui s’élevait à cette époque à 5 ou 6 000 livres par an. Malgré cela, contrairement aux espérances royales, Jean-Paul d’Esparbès de Lussan, capitaine de la 1ère compagnie des gardes-du-corps du Roi, maréchal de camp (on dirait aujourd’hui "général de division"), sénéchal de l’Agenois et du Condômois, gouverneur de Blaye, trahit. Profitant de l’état de troubles et de dissensions dans lequel est plongé le royaume, il se déclare ouvertement pour la Ligue. Inutile de préciser que ce geste lui permet de garder les ressources considérables que lui procure son gouvernement. Il s’en justifie en disant qu’elles lui sont nécessaires pour entretenir la garnison qu’il commande et procéder aux réparations des murailles de la place, dont il se rend bien compte qu’elles lui seront utiles un jour…

Lorsqu’il est nommé gouverneur de Guyenne, en 1580, le maréchal de Matignon a déjà derrière lui une longue et glorieuse carrière, tant militaire que politique, toute entière attachée au service des rois de France. Issu de l’une des plus vieilles et plus illustre famille bretonne, les Goyon (on rencontre parfois l’écriture de "Gouyon") de Matignon, Jacques est né le 16 septembre 1525 au château de Lonray, près d’Alençon en Normandie. Très tôt il a été envoyé à la cour de François 1er pour parfaire son éducation. Attiré par le métier des armes, il y manifeste rapidement des qualités exceptionnelles. C’est ainsi que sa conduite exemplaire au cours de la prise des trois évêchés (Metz, Toul et Verdun) en 1552 lui vaut le commandement d’une compagnie de 100 chevau-légers [4], puis rapidement celui d’une brigade de cavalerie chargée d’opérer sur les flancs de l’armée. Il se distingue au siège de Malmedy, est fait prisonnier à St Quentin en 1557. Il bat les Anglais à Falaise, participe activement aux combats de Jarnac, de Montcontour, prend La Fère sur le prince de Condé, secourt Saint-Luc à Brouage en 1569. Nommé gouverneur de Normandie, il empêche le massacre des Protestants de St Lôt et d’Alençon pendant la Saint-Barthélemy en 1572. Il est nommé lieutenant-général (aujourd’hui on dirait "général de corps d’armée") de Normandie et, en 1579, fait maréchal de France.

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Le blason de la famille Goyon de Matignon.

Très attaché à Henri III, il l’aide à combattre les Protestants, mais repousse les avances de la Ligue à partir du moment où elle se déclare ennemie du Roi. C’est d’ailleurs lui qui sera l’intermédiaire du rapprochement entre les rois de France et de Navarre envers qui, une fois désigné successeur légal, il sera d’une totale loyauté.
Grand serviteur de l’État, le maréchal de Matignon a été comblé d’honneur par les différents rois qu’il a servi (six au total…). Charles IX lui a attribué le collier de Saint Michel et Henri III l’a inclus dans la première promotion de l’ordre du Saint Esprit qu’il a créé en 1579.

Échec des différentes tentatives de négociation.

Alors que le maréchal de Matignon redouble d’efforts pour maintenir la Guyenne dans l’obéissance au nouveau roi et affecter les revenus de la province au renflouement du trésor royal qui en a bien besoin, les agissements d’Esparbès de Lussan se révèlent chaque jour de plus en plus intenables.

Non seulement ce dernier ne verse plus aucun denier pour payer le convoi [5]mais en plus il prend des dispositions contraires. D’une part, il a fait construire un fort à l’opposé de Blaye, près du petit port de Lamarque, qu’il arme avec ses gens ; d’autre part, dès 1590, il s’est emparé de plusieurs bateaux anglais venus commercer dans l’estuaire, en a délogé les équipages qu’il a remplacé par ses propres marins. Avec cette flottille, qui possède un point d’ancrage sur le côté médocain, il s’est assuré le contrôle total de l’estuaire et impose les navires de passage selon son bon vouloir, comme il le fait d’ailleurs sur toutes les marchandises arrivant par voie de terre à Blaye avant qu’elles ne soient chargées sur les gabares en partance pour Bordeaux.

Bien évidemment, il garde pour lui le fruit de ces "prélèvements" et ne reverse rien au trésor royal. Le premier à en pâtir est le gouverneur de Guyenne lui-même qui voit ainsi sa collecte d’impôt amputée d’une partie non négligeable. Les seconds sont les commerçants bordelais qui doivent supporter une double imposition : d’une part celle de de Lussan à hauteur de Blaye et d’autre part celle du pouvoir royal en arrivant à Bordeaux.

Le maréchal de Montignon pressé d’agir, ne le peut cependant pas. En effet, compte tenu de la position de de Lussan et des moyens dont il dispose, notamment avec sa flottille, il est illusoire d’envisager une action uniquement terrestre car il pourrait très facilement s’approvisionner et y faire face ; en outre, il aurait tôt fait d’appeler les Espagnols à l’aide, ces derniers étant très actifs pour combattre le nouveau roi de France. Et, depuis Santander, il ne faut pas plus de 48h00, par vent favorable, pour rallier l’estuaire.

Si l’on envisage d’attaquer avec quelques chances de succès le gouverneur de Blaye bien à l’abri derrière ses murailles sur son éperon rocheux, il faut envisager une action à la fois terrestre et maritime. Hélas, l’état des finances royales ne permet pas d’affréter le nombre de bateaux nécessaires à une telle action. Après s’en être entretenu avec Henri IV en personne, qui connait bien Blaye pour y être venu plusieurs fois, de Matignon choisit la prudence et décide d’attendre.

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Blaye aux alentours de 1600.

Représentation imagée, certes, mais l’on distingue néanmoins très nettement les faubourgs et la ville haute derrière ses remparts, avec en arrière plan le château.

Il est vrai que le temps joue pour lui : de Lussan ne se lasse pas et son avidité insatiable indispose de plus en plus les négociants bordelais qui pressent un peu plus le maréchal d’agir, malgré le fait que bon nombre d’entre eux soient des Ligueurs avérés. Les affaires restant les affaires, ils se rendent bien compte que cette double imposition doit cesser le plus rapidement possible…

Plusieurs tentatives de médiation menée par des membres du clergé, du parlement de Bordeaux, mais aussi par les Corps de métiers du port de la Lune avec le gouverneur de Blaye échouent, ce dernier congédiant tout le monde sans la moindre explication raisonnable.
Devant l’impossibilité de disposer d’une marine pour s’opposer aux actions de Lussan, le maréchal de Matignon prend une mesure inattendue : il négocie avec les Anglais et les autorise à déployer sur la Gironde six vaisseaux de guerre pour protéger leurs navires de commerce. Et il fait encore mieux : il les autorise à ne pas s’arrêter à Blaye pour déposer leurs canons comme devaient le faire tous les navires depuis l’ordonnance promulguée par Louis XI. [6] Se montrant aussi fin en politique qu’il est expérimenté en affaires militaires le maréchal de Matignon laisse encore enfler le mécontentement pour parvenir à ses fins, celui de faire financer l’armement des navires dont il a encore besoin par les Bordelais eux-mêmes. Pendant que les préparatifs d’un siège en règle commencent à se mettre en place, de Matignon procède à une première opération de faible envergure sur le plan militaire, mais significative quant à sa volonté de s’opposer au gouverneur de Blaye : il fait attaquer le fort de Lamarque qui n’offre que peu de résistance et prive ainsi de Lussan de l’appui qu’il avait de l’autre côté de l’estuaire. Des pourparlers sont une nouvelle fois engagés à l’occasion de la capitulation de ce fort et le gouverneur de Blaye promet "d’user de moins de rigueur" vis-à-vis des navires de commerce bordelais. Mais très vite il "oublie" ses belles promesses et reprend de plus belle ses actes que certains qualifient désormais de véritable piraterie.

Pendant toute l’année 1592, plusieurs tentatives sont encore faites pour essayer de ramener le gouverneur de Blaye à la raison, en lui demandant de respecter l’autorité royale d’Henri IV et d’arrêter de rançonner, pour son propre compte, les marchandises transitant par Blaye, que ce soit par voie de terre ou par l’estuaire.

En vain.

Même lorsque de Matignon convoque dans une ville neutre (Bourg en l’occurrence), les tenants du parti de la Ligue pour tenter de convaincre de Lussan. Rien n’y fait. Ce dernier persiste dans son entreprise.
Finalement à l’automne 1592, d’un commun accord entre Henri de Navarre et le maréchal de Matignon, la décision est prise : il faut assiéger Blaye. Toutes les voies "diplomatiques" ayant été épuisées, seule une action militaire peut mettre un terme à une situation qui n’a que trop duré. Et cela d’autant plus que, désormais, toutes les conditions sont réunies pour que l’entreprise soit couronnée de succès : les villes de Rions, Villandraud et Agen ayant été reconquises, la quasi-totalité des moyens militaires dont dispose le gouverneur de Guyenne sont disponibles pour une action de force.

Le siège est mis autour de Blaye.

A la mi-décembre 1592, les six vaisseaux de guerre anglais, commandés par le capitaine Wilkinson à bord du navire amiral Houghston, prennent position devant Blaye pour en bloquer les débouchés maritimes et en interdire les accès, comme le montre la carte détenue par le Musée Britannique de la Marine et découverte au XIX siècle par Francisque Michel. En outre, plusieurs navires financés par la ville de Bordeaux, dont certains de nationalité flamande, viennent compléter le dispositif anglais en mouillant à hauteur du bec d’Ambès de manière à interdire l’accès de l’estuaire à tout renfort descendant la Dordogne ou la Garonne.

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Galion anglais.

C’est probablement un vaisseau de ce type qui servait de navire amiral au capitaine Wilkinson.

Une fois le dispositif maritime en place, le maréchal de Matignon fait franchir les deux rivières à son armée, forte d’un peu plus de 10 000 hommes, et commence l’approche terrestre en empruntant les chemins secondaires depuis St André de Cubzac, Bourg et Gauriac. Son premier objectif est le village de Sainte Luce du fait de sa remarquable position. [7]

Les avant-gardes de l’armée royale atteignent les positions des Ligueurs la veille de noël et les premiers combats se révèlent d’emblée extrêmement violents. La population des faubourgs, s’enfuie rapidement avec ce qu’elle peut emporter, abandonnant les habitations aux combattants : on se réfugie dans la famille ou chez des amis, dans tous les villages du Blayais.

Fortement retranchés dans les premières maisons du village et dans les trois moulins à vent qui dominent la colline, les Ligueurs, énergiquement commandés par un certain capitaine du Barrail, s’opposent fermement à l’avant-garde de Matignon commandée tout aussi vigoureusement par son propre fils, le comte de La Roche. Les deux chefs donnent l’exemple et bientôt ils en viennent à se défier l’un l’autre en combat singulier. Pour un instant leurs compagnons cessent la lutte et les deux adversaires s’affrontent seul à seul, comme dans un tournoi chevaleresque… Hélas pour les Ligueurs, le capitaine du Barrail s’effondre bientôt sous les coups mortels que lui porte son adversaire… Voyant leur chef tué, ils refluent à travers les vignes pour se barricader dans les premières maisons du faubourg Saint-Sauveur.
Fort de ce premier succès, de Matignon fait avancer le gros de ses troupes et commence l’attaque en règle dudit faubourg. Les combats font rage, les Ligueurs se défendant avec acharnement. Il faudra 10 jours de combat de rue, d’attaques, de coups de main nocturnes et d’assauts diurnes pour que les troupes royales parviennent à s’emparer d’abord de St Sauveur et du port, puis du Monteil et enfin de la rue de l’hôpital. Ainsi, parviennent-ils à isoler véritablement la ville haute et le château, en barrant la route à tout renfort susceptible de venir de l’intérieur du pays, notamment de Saintes. Pour souligner l’importance des combats lors de cette première phase, l’on ne peut que citer les pertes dénombrées par les Ligueurs : plus de deux cent hommes ! Même si l’on ne possède aucun chiffre officiel établi par de Matignon, il est fort probable qu’elles ont été du même ordre, voire supérieure car il est avéré que l’attaquant a des pertes supérieures à celles du défenseur.

Ultime négociation.

Profitant de la position de force que vient de lui procurer la prise des faubourgs, de Matignon tente une fois encore de persuader son adversaire de mettre bas les armes en demandant au gouverneur de Brouage, de Saint-Luc, de négocier la reddition afin d’éviter d’autres combats sanglants entre Français. La rencontre a lieu sur la colline du Monteil le 31 décembre 1592, mais n’aboutit à rien, les exigences démesurées d’Esparbès faisant une fois de plus échouer les négociations. [8]Voyant que plus rien ne pourrait mettre un terme au conflit, le maréchal fait entreprendre les travaux que l’art de la guerre impose à celui qui mène un siège : à savoir conforter son dispositif face à l’assiégé et se prémunir contre toute attaque venant de l’extérieur pour ne pas devenir à son tour un assiégé.

L’approche des remparts.

Débute alors la construction d’une ligne de défense composée de pieu épaulés par une levée de terre contenue dans des gabions et des sacs qui, parallèlement aux hautes murailles du château, part de la rivière, contourne le terrain vague des Cônes, passe devant l’hôpital pour rejoindre les maisons de St Romain. Les travaux ne se font pas sans mal étant donné les conditions météorologiques (nous sommes en janvier…), et les tentatives de sortie de la garnison qui ne reste pas inactive : par deux fois les Ligueurs essaient de desserrer l’étau qui se met en place en tentant de forcer le passage vers Sainte Luce. Leurs pertes étant significatives, ils se laissent enfermer dans les murs de la ville haute et les travaux de fortification entrepris par les hommes du gouverneur de Guyenne peuvent enfin se terminer avec l’aménagement des dernières maisons du port. Ainsi, une ligne continue enserre désormais les assiégés dans les remparts de la ville haute tout en offrant aux troupes de de Matignon une défense vers l’extérieur mais aussi un abri contre les intempéries, notamment dans les maisons abandonnées du faubourg, le siège étant une affaire longue à aboutir.

Une fois ces travaux préliminaires réalisés, le maréchal de Matignon peut envisager la phase suivante du siège : la préparation de l’attaque proprement. A cet effet, il lui faut choisir l’endroit précis où il portera son effort, c’est-à-dire le pan des remparts qu’il estime le plus favorable pour que son assaut ait une chance de succès. En fait, son choix est réduit par la configuration des lieux. Une attaque par le côté de la rivière n’étant pas envisageable [9] il lui faut choisir entre la partie nord des remparts (celle située entre le château et la rivière) et la partie sud (essentiellement ceux de la vieille ville). Il exclut d’emblée la partie nord pour des raisons à la fois tactiques et techniques : rien ne peut masquer les travaux d’approche qu’il lui faut mener et ces travaux seraient difficiles à réaliser du fait de la nature rocheuse du sol (le creusement de tranchées n’est pas impossible, mais il nécessiterait un temps trop long). Quant aux remparts de la ville haute, la zone qui donne sur le port est quasiment imprenable : d’une part le mouvement incessant des eaux du fleuve dû aux marées complique les travaux d’approche, d’autre part les renseignements qu’il possède lui indiquent que cette partie des remparts est particulièrement bien défendue. Le maréchal choisit donc de prendre le dispositif de défense à revers en décidant d’attaquer le seul endroit qui lui paraît possible : entre la porte Saint Romain et l’église du même nom. Il est vrai que deux autres raisons l’incitent à un tel choix : le sol est meuble, ce qui va faciliter les travaux de terrassement et les dernières maisons du faubourg arrivent au pied des murailles, ce qui va masquer en partie les préparatifs de l’attaque, du moins l’espère-t-il.

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Carte marine anglaise du siège de Blaye en 1593

Établie pour les besoins de ses marins, cette carte indique succinctement les travaux réalisés à terre. On notera également la profondeur de l’estuaire exprimée en toises anglaises (une toise = 1,829 m).

Les travaux d’approche débutent avec le mois de février 1593. Ils vont s’avérer beaucoup plus longs et ardus que prévu pour de nombreuses raisons : mauvaises conditions météo, fatigue de la troupe, absence du maréchal obligé de rejoindre Bordeaux pour quémander des moyens financiers supplémentaires pour le paiement de ses soldats. Et puis il y a plus grave : le dispositif de siège n’est pas étanche, loin de là ! Et cela influe forcément sur le moral des troupes… En particulier sur celui des Ligueurs qui font preuve d’une activité débordante. Mettant à profit l’accès direct, discret et protégé, qu’il a au fleuve, de Lussan envoie des agents de liaison prévenir ses alliés de sa situation et solliciter leur aide. Et ce ne sont pas six navires anglais qui vont arrêter ces messagers audacieux, partant la nuit à bord d’une barque, se laissant porter par le flot ou le jusant, pour rejoindre sans encombre les nombreux endroits où la Ligue règne en maître, puis à en revenir, toujours aussi discrètement. Et les alliés de de Lussan sont fidèles et le prouvent. Ainsi, le gouverneur de Marmande (le baron François de Lamothe-Castelnau) met-il sur pied un véritable commando de 120 hommes (100 arquebusiers et 20 piquiers) chargé de traverser le dispositif de siège pour aller prêter main forte à son ami de Lussan. Admirablement commandés par trois chefs intrépides (Jean de Gouste, de la Rivière et Jacques Gillet) ce détachement s’entasse sur trois grosses barques à hauteur de Preignac (environ 40 km au sud de Bordeaux) et, la nuit tombée, se laisse porter par la rivière en direction de Blaye. Il passe silencieusement devant Bordeaux mais est intercepté au lever du jour par les navires en position de part et d’autre du bec d’Ambès. Obligé de débarquer sous la canonnade, ces hommes passent une bonne partie de la journée cachés dans les roseaux et la vase. Découverts, ils engagent le combat, réussissent à s’emparer de nouvelles embarcations et à la nuit tombée reprennent la descente de la Garonne. Arrivés devant Blaye, ils parviennent à s’infiltrer à travers le dispositif britannique, mettent pied à terre entre Plassac et Blaye arrivent au contact des troupes loyalistes, s’emparent d’un poste de guet en égorgeant tous les soldats et pénètrent victorieusement dans la ville assiégée. Ainsi, en 36h00 (un jour et deux nuits) sont-ils parvenus à déjouer le lourd dispositif mis en place par de Matignon et à lui faire subir des pertes négligeables sur le plan militaire, mais hautement symboliques sur le plan du moral… Et cela d’autant plus qu’avec une folle audace, le même détachement s’empare la nuit suivante d’un autre poste de guet du maréchal et fait subir le même sort aux soldats de faction… Il est évident que la réussite d’actions de ce type ne peut qu’atteindre le moral des Assaillants et revigorer celui des Assiégés qui redoublent d’ardeur dans les travaux de défense et les escarmouches meurtrières contre ceux qui mènent les travaux d’approche… Ainsi se passent les mois de février et de mars.

Combat naval sur la Gironde.

C’est alors que survient un évènement qui montre, s’il en était encore besoin, la faiblesse du dispositif maritime. Lors de son appel à l’aide, au début du mois de février, de Lussan n’avait pas omis de solliciter le roi d’Espagne, le très catholique Philippe II et ce dernier s’est bien évidemment empressé d’y répondre favorablement. Pour cela, il n’a pas hésité à faire construire, équiper et armer des vaisseaux de guerre spécialement conçus pour naviguer dans l’estuaire de la Gironde. Pour parvenir ce qu’ils aient moins de tirant d’eau que les navires de guerre traditionnels, les charpentiers espagnols ont supprimé les constructions à étage qui s’élevaient ordinairement à cette époque à la poupe des navires, de sorte qu’il n’y avait guère de différence entre la poupe et la proue. En plus d’une capacité d’emport non négligeable (ils jaugent environ 150 tonneaux) chacun de ces vaisseaux est armé d’une douzaine de canons avec un équipage d’un peu moins de 60 hommes (26 marins, 24 hommes armés de mousquets et 6 arquebusiers). Plus simples à construire (ce qui explique le temps record mis pour armer cette flotte, soit environ 2 mois), plus légers, donc plus maniables et plus rapides, aux ordres de deux grands marins (Pierre de Zubiaur et Jean de Villaviciosa Lizarra), la flotte composée de 16 de ces navires accompagnés de plusieurs brûlots [10] pénètre dans l’estuaire à la mi-avril et se dirige directement sur Blaye.

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Carte marine du bec d’Ambès en 1653

Compte tenu de la physionomie de l’estuaire à cette époque, le combat naval n’a pu avoir lieu que devant la Roque de Thau.

La flottille anglaise, en infériorité évidente, quitte ses positions et se replie vers l’amont, pour rejoindre les vaisseaux flamands et français interdisant les débouchés de la Dordogne et de la Garonne. Après avoir débarqué plusieurs compagnies de secours, des armes et des munitions à Blaye, la flotte espagnole se dirige l’amont. La rencontre a lieu en aval du bec d’Ambès et un véritable combat naval s’engage entre les deux forces maritimes. Donnant l’exemple, Villaviciosa aborde un gros vaisseau anglais pendant que Zubiaur parvient à amarrer un brûlot au vaisseau amiral du capitaine Wilkinson. Le feu se propage à bord du Houghtons et bientôt celui-ci explose littéralement dans un bruit épouvantable, projetant dans tous les sens des débris, tuant la presque totalité de l’équipage… Un second navire anglais subit le même sort et les soldats qui luttent contre l’incendie sont bientôt obligés de se jeter à l’eau pour ne pas être brulés vifs ; hélas, le poids de leur équipement les fait couler immédiatement, seuls quelques matelots parviennent à regagner la rive à la nage. Côté espagnol, deux vaisseaux, peut-être trois, sont détruits mais on parvient à sauver leur équipage de la noyade. Comprenant que son escadre est en train de subir une défaite, le maréchal de Matignon fait retirer de toute urgence une batterie de 12 canons du siège de Blaye, installe cette batterie sur la rive de la Gironde (très vraisemblablement à hauteur de la Roque de Thau) et lui fait ouvrir le feu sur les navires espagnols. Pris entre deux feux, ces derniers ne peuvent que se replier vers Blaye, permettant ainsi à l’adversaire de décrocher en direction de Bordeaux pour soigner les blessés et se radouber.

Une chose est néanmoins certaine : pendant plusieurs jour les assiégés cessent d’être bloqués par la voie maritime et de Lussan en profite pour se réapprovisionner en vivres et surtout en munitions qui commençaient à lui manquer compte tenu des actions incessantes menées par ses troupes.

L’assaut.

Une fois la flotte espagnole partie, les navires anglais, flamands et français reprennent leur position et à terre, de Matignon fait évoluer son dispositif pour accélérer les travaux d’approches. Il concentre ses troupes entre le château et le port, allégeant considérablement le flanc nord du siège.

Cette décision lui permet d’avancer plus vite en direction de la porte St Romain tout en se couvrant face aux attaques incessantes des Assiégés qui se rendent bien compte où l’attaque va avoir lieu. Des deux côtés on travaille d’arrache-pied, les uns pour améliorer la protection de la porte, les autres pour s’approcher et installer les canons qui vont procéder à la démolition du rempart à l’endroit choisi. De Matignon fait construire une tranchée entièrement protégée par des troncs d’arbres reposant sur des gabions de terre jusqu’aux dernières maisons situées au plus près des remparts afin de pouvoir déplacer ses soldats à l’abri des mousquets ennemi. Les murs de ces maisons sont ensuite percés de meurtrières de manière à pouvoir riposter aux assiégés. Enfin, l’artillerie commence son pilonnage contre le pan de muraille choisi par le maréchal. Ce travail de destruction est appuyé par des batteries plus légères qui tirent systématiquement sur le haut de cet espace, interdisant aux assiégés d’y accéder. Les tirs se poursuivent jusqu’à ce que la muraille s’écroule d’elle-même et cela dure plusieurs jours… Une fois un premier pan écroulé, on continue les tirs de part et d’autre de l’effondrement pour agrandir suffisamment la brèche afin de permettre le passage des assaillants…

Enfin, arrive le moment de monter à l’assaut. C’est le régiment de Sacremore, de garde ce jour-là, qui est désigné pour s’élancer en premier, soutenu par celui du comte de La Roche, qui commande l’attaque.

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Assaut d’une ville en 1590.

Cette représentation de l’assaut de Lagny par Alexandre Farnèse n’est montré que pour se faire une idée de ce qu’était l’assaut d’une ville à cette époque.

Les premiers hommes s’élancent en jetant des fascines devant eux pour aplanir le sol et boucher les nombreux trous provoqués par l’effondrement désordonné du rempart. Ils sont appuyés par l’artillerie qui bat le sommet des murailles afin d’empêcher les ligueurs d’agir contre l’assaut. Sacremore se débarrasse des premiers combattants adverses et parvient au sommet de l’éboulement, mais là surprise : la première vague reçoit une terrible décharge de mitraille [11] depuis un retranchement situé sur une demi-lune construite en arrière des remparts, en prévision de l’action des loyalistes. Les premiers assaillants s’écroulent pour la plupart mortellement atteints, ceux qui suivent et qui ont gravi l’éboulement avec entrain sont arrêtés net, puis refluent progressivement au grand dam du comte de La Roche qui leur reproche leur comportement. Devant ce qu’il considère comme un acte de couardise, il lève haut son épée et s’élance alors à la tête de son régiment, en ordonnant fermement à ses hommes de le suivre. Galvanisés par la conduite de leur chef, ceux-ci se précipitent derrière lui. Hélas, parvenu au sommet de l’éboulement, la même réception leur est faite. Le comte de La Roche s’écroule, l’épaule fracassée par une balle de plomb. Il saigne abondamment, on pense la blessure mortelle, les officiers ordonnent le repli malgré les dénégations de leur chef que l’on porte en hâte vers l’arrière. Pire, désormais plus personne ne veut s’élancer à nouveau…

C’est fini, l’assaut a échoué…

Devant l’importance des pertes et la baisse du moral des assaillants, le maréchal de Matignon, décide de mettre un terme à cette funeste journée, il fait reculer ses troupes à l’abri des maisons encore debout, fait soigner les blessés et enterrer les morts. Les Ligueurs exultent.

Nouveau combat naval sur la gironde.

Le maréchal de Matignon laisse passer trois semaines avant de reprendre à nouveau l’initiative des combats. Persuadé, à juste titre, du peu d’efficacité du blocus maritime et des conséquences inévitables de cette situation sur la résistance des assiégés, [12]il décide de régler définitivement le problème en montant une opération maritime de grande envergure pour chasser les Espagnols de l’estuaire et isoler complètement Blaye. Son idée est simple : ayant obtenu l’assurance de l’engagement d’une flotte puissante et bien armée (au mouillage en Saintonge, très vraisemblablement à Brouage), aux ordres d’un excellent marin, le capitaine de Limaille, il veut prendre les Espagnols en tenaille entre cette flotte, qui barrera l’estuaire au nord et la sienne, qui attaquera depuis le sud.

Le premier temps de l’opération se déroule sans heurt : les navires venus de Saintonge atteignent leurs positions de départ à hauteur de Meschers et les bateaux partis de Bordeaux arrivent à l’endroit où l’estuaire s’élargit, devant la Roque de Thau. Le maréchal de Matignon embarque sur le vaisseau amiral afin de commander lui-même l’attaque, un échange de correspondance entre lui et de Limaille ayant réglé les derniers détails et clarifié le rôle de chacun. Les 15 vaisseaux royaux descendent la Gironde, arrivent devant Blaye et ouvrent un feu nourri. Les Espagnols ripostent mais ne peuvent manœuvrer compte tenu de la faiblesse du vent et de la force du courant. Cinq galiotes sont envoyées par le fond et nombreux sont les matelots à être emportés par les eaux tumultueuses du fleuve. Voyant la partie mal engagée, les Espagnols s’esquivent vers l’aval, exactement ce qu’espérait de Matignon, persuadé qu’ils vont se heurter à de Limaille dont les 12 vaisseaux barrent l’estuaire à hauteur de Pauillac. Hélas, la coordination entre de Matignon et de Limaille s’est mal opérée et ce dernier n’est pas en position là où on le croie. [13]. Malgré les nombreux coups de canons et les ultimes manœuvres des vaisseaux loyalistes, les navires espagnols, grâce à leurs qualités intrinsèques et à l’audace de leurs équipages parviennent à s’échapper vers l’embouchure de l’estuaire et la haute mer.

Les derniers combats.

De Matignon ramène alors ses vaisseaux devant Blaye et met en place un nouveau dispositif qu’il espère suffisant pour interdire tout accès maritime aux Ligueurs. En fait, il n’y parviendra pas.

Tout d’abord, parce que les proches alliés d’Esparbès de Lussan sont ingénieux, fidèles et efficaces. A cette époque, les marais situés au nord de Blaye ne sont pas encore asséchés et leur extrémité sud s’achève à quelques centaines de mètres seulement de la tour de l’Aiguillette. A chaque marée montante, ils deviennent un véritable et immense lac d’une dizaine de kilomètres de large, sur plusieurs dizaines de longueur. Couverts d’une épaisse végétation naturelle d’arbres, d’arbustes et de roseaux, ils constituent alors un cheminement idéal pour masquer la navigation de barques à fond plat, dont la capacité d’emport n’est pas négligeable puisqu’elle peut atteindre, voire dépasser les 1000 kg. Une fois chargées des différents produits dont ont besoin les assiégés, elles sont habilement pilotées par des gens du pays connaissant chaque recoin du marais jusqu’au bord de l’estuaire, puis amenées naturellement par le flot jusqu’au pied des murailles où il est très facile de les décharger discrètement, en particulier la nuit. Quelques heures plus tard, au jusant, il suffit de se laisser porter par le courant de la Gironde pour regagner les marais et disparaître à nouveau dans le dédale inextricable de la végétation. Le système, mis en place dès le début du siège, par un nommé de La Fontaine, propriétaire du château de la Barrière et grand ami d’Esparbès de Lussan se révèle d’une redoutable efficacité [14]. Ainsi les assiégés reçoivent des vivres en grande quantité, mais ils peuvent également faire passer des messages, en recevoir et ainsi maintenir le contact avec l’extérieur, ce qui est essentiel pour le renseignement de la place (ainsi, il est fort probable que de Lussan connaissait parfaitement les préparatifs du maréchal de Matignon, ce qui explique notamment la facilité avec laquelle il repousse l’assaut donné par les assaillants.). Lorsqu’il découvre l’affaire, de Matignon se rend compte de son impuissance, les troupes dont il dispose étant juste suffisante pour tenir le siège. Quant à chercher à intercepter les embarcations, cela lui également impossible compte tenu des effectifs disponibles, bien évidemment, mais aussi par méconnaissance des marais (faire avancer une barque n’est pas très compliqué, en revanche se déplacer et combattre dans un tel milieu pose des d’importants problèmes qu’il n’est guère possible de résoudre dans des délais raisonnables).

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Arquebuse du début du 16ème siècle.

Poids : environ 6 kg ; calibre compris entre 12 à 15 mm ; poids de la balle : entre 10 à 20 g ; cadence de tir : 1 coup toutes les 8 à 10 mn ; portée utile : entre 50 et 100 m.

Ensuite, parce que l’aide des Espagnols, alliés plus lointains mais tout aussi fidèles, s’avère terriblement efficace car elle aussi s’inscrit dans la durée. Le premier combat naval devant le bec d’Ambès, en avril, avait bien affaibli la flotte anglaise et l’attaque maritime conduite par de Matignon à la fin du mois de mai avait montré les capacités de leur navire et l’audace de leurs équipages. Une autre intervention des Ibères, au début du mois de juillet va galvaniser encore un peu plus de Lussan et ses hommes.

Partis de Castro Urdialès (port situé sur la côte cantabrique, entre Bilbao et Santander), Villaviciosa prend la direction de l’estuaire avec une flotte de 16 navires transportant en particulier un renfort de 120 soldats puissamment armés pour soulager les assiégés de Blaye. Le commandant de la flottille espagnole pénètre dans la Gironde, établi un contact avec de Lussan. Ce dernier prend alors la décision de profiter de ces renforts pour porter un coup supplémentaire aux troupes du maréchal de Matignon de manière à desserrer l’étreinte du blocus terrestre et probablement aussi pour montrer qu’il est tout aussi capable que son adversaire de monter des opérations d’envergure et cela malgré le siège qu’il subit.

Il est décidé que les Espagnols débarqueront au nord de Blaye, entre la tour de l’Aiguillette et les bords du marais en prenant le poste de garde et le dispositif loyaliste à revers. Quant aux assiégés, ils attaqueront le sud du même dispositif en plusieurs endroits, en coordonnant le moment de l’attaque pour que les troupes de Matignon se rendent bien compte qu’elles sont prises en tenaille.

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Un lansquenet en 1572.

Un lansquenet était un mercenaire allemand qui se louait pour la durée d’une guerre.

Avec son audace coutumière, Villaviciosa remonte l’estuaire de nuit, passe au travers du dispositif maritime tenu à cet endroit par les Flamands, sans se faire repérer et s’approche discrètement du lieu de débarquement. De Lussan sait que l’extrémité des tranchées loyalistes est mal gardée et son renseignement s’avère exact : le débarquement des soldats espagnols passe totalement inaperçu…
Au lever du jour, à un moment où les troupes de de Matignon sortent de la léthargie nocturne, l’assaut est brutalement déclenché au nord comme au sud de la vieille ville, en cinq endroits différents. La surprise est totale et les combats sans merci. Se voyant assaillis de plusieurs côtés à la fois, les troupes du maréchal perdent pied et reculent, laissant plusieurs centaines de morts sur le terrain. [15] Certes ils ont eu des pertes, mais de Lussan sent bien que son ennemi est en train de s’épuiser. La facilité avec laquelle ses hommes ont avancé lui permet d’espérer une issue heureuse au siège qu’il subit à présent depuis un peu moins de sept mois. Bien décidé à profiter du coup au moral qu’il vient de porter à son adversaire, il accentue encore la pression en multipliant les escarmouches et les coups de main nocturnes, ce qui a pour effet d’accroitre un peu plus le découragement et la fatigue de ses adversaires qui s’épuisent en veille et en alertes permanentes.

A la mi-juillet, de Lussan estime que la préparation est suffisante. Il décide de frapper un grand coup en concentrant toutes ses forces dans l’attaque d’un point qu’il sait faible, l’extrémité de l’aile droite du dispositif de Matignon, c’est-à-dire le poste situé pratiquement en face de la tour de l’Aiguillette.

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Un mousquetaire en 1572.

Comme son nom l’indique, un mousquetaire est un fantassin doté d’un mousquet. Cette arme possède des caractéristiques très proches de l’arquebuse, mais sa portée utile est de 100 m.

Cette action de force débute le samedi 17 juillet 1593, à 8h00 du matin. Débouchant à l’improviste avec une force très supérieure aux effectifs du poste, les ligueurs bousculent tout sur leur passage, en détruisant le rideau de pieux ainsi que les maigres fortifications faites à grande peine par les loyalistes au cours des mois de janvier et février…. L’assaut est d’une telle brutalité que les troupes de Matignon se replient en hâte vers le poste voisin, commandé par un nommé de Poyanne et composé de Basques et de lansquenets. Surpris, ces derniers font face avec honneur et la plupart se fait tuer sur place. Enhardis ces succès, les hommes d’Esparbès de Lussan remontent le dispositif d’encerclement en détruisant tout sur leur passage et en bousculant les troupes du maréchal, ils arrivent sur le poste tenu par son fils, le comte de la Roche qui a été gravement blessé lors de l’assaut. Le combat s’engage avec une rare violence, mais cette fois toutes les troupes qui tenaient le dispositif d’encerclement ont été rameutées pour tenter d’arrêter l’assaut des Blayais. Les principaux chefs loyalistes doivent payer de leur personne pour galvaniser leurs hommes et l’on voit les capitaines et les mestres de camp se ruer sur les assaillants. Finalement, ces derniers sont repoussés dans la ville mais au prix de lourdes pertes puisque l’on compte près de 300 tués chez les loyalistes, dont 19 capitaines et une vingtaine d’officiers. Dans le camp de la Ligue, les pertes sont très vraisemblablement du même ordre, mais le moral est au plus haut, alors que chez les loyalistes c’est la consternation…

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Maréchal de Matignon.

Jacques II de Goyon de Matignon, comte de Torigny,prince de Mortagne-sur-Gironde est décédé le 27 juillet 1598, à l’âge de 72 ans, au château de Lesparre.

D’ailleurs le maréchal de Matignon se rend à l’évidence : malgré les longs mois de siège, les Ligueurs ont gardé toute leur puissance et il se rend bien compte qu’il en sera ainsi tant qu’il n’aura pas les moyens d’isoler complètement Blaye. Dans les derniers jours de juillet 1593, profitant du fait que le roi Henri IV lui demande d’assister à son sacre dans la bonne ville de Chartres, il fait lever le siège.

C’est fini, le gouverneur de Blaye, Jean-Paul d’Esparbès de Lussan a réussi à vaincre le meilleur capitaine du Roi Henri IV, le maréchal de Matignon.

Épilogue.

Une fois le siège levé les habitants reviennent et trouvent leur ville totalement dévastée, en particulier la ville basse. Les maisons du faubourg qui n’ont pas subi de dégradations dues aux travaux d’aménagement du siège ou aux combats, ont été pillées, le mobilier détruit, brûlé comme bois de chauffage…

Les remparts de la ville haute ont également bien souffert et il faudra attendre le passage de Vauban en 1685, soit pratiquement un siècle plus tard, pour que les derniers stigmates de ce siège soient effacés.

Une estimation de son coût, faite par de Cruzeau dans ses chroniques bordelaises à la fin du XIXème siècle, s’élève à environ 200 000 écus. En ce qui concerne les destructions dans Blaye, elles auraient dépassé les 600 000 écus. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en 1594, Henri IV confirme par lettre patente les privilèges de la ville.

Toujours dans le domaine des reconnaissances, il convient de souligner que la conduite exemplaire des galériens durant les combats navals sur la Gironde rachètera en partie leur condamnation, les uns étant simplement déportés, les autres autorisés à terminer leur peine à terre.

S’agissant du nombre des victimes, l’on ne peut que faire des estimations compte tenu du manque d’impartialité des auteurs et de l’absence de décompte précis. Toutefois, l’on peut raisonnablement estimer que les sept mois de siège ont fait, tous partis confondus, entre 1000 et 1500 victimes, essentiellement militaires.

Quant à Esparbès de Lussan, il saura tirer son épingle du jeu. Reprenant ses vieilles habitudes, il recommencera à rançonner les navires transitant par l’estuaire, puis, constatant qu’Henri IV est désormais catholique et Roi de France reconnu par tous, il acceptera de se soumettre, et fera crier à ses troupes "Vive le Roi !", comme il leur faisait crier quelques mois plus tôt "Vive la Ligue !".

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Armure dite d’Henri IV.

Musée de l’Armée aux Invalides.


Notes

[1Sur le plan chronologique, l’on distingue huit guerres de religion au cours de cette période : 1567-1568, 1568-1570, 1572-1573, 1574-1576, 1577, 1579-1580, 1585-1598.

[2A partir de 1559, deux souverains à l’extrême jeunesse arrivent par accident au sommet de l’État : François II accède au trône à 15 ans, à la mort accidentelle de son père et meurt un an après, très vraisemblablement d’une méningite ; son frère Charles IX a tout juste 10 ans quand il lui succède…

[3Le duc d’Anjou était le frère d’Henri III et le dernier fils de Catherine de Médicis. Il est décédé à l’âge de 29 ans, probablement atteint par la tuberculose

[4Crées en 1498, les chevau-légers sont, comme leur nom l’indique, des cavaliers légèrement armés et équipés, pour faciliter leurs déplacements. Prévus pour être utilisés en avant et sur les flancs de l’armée, leur rôle essentiel se résume en deux volets, la découverte (aujourd’hui on utiliserait le terme de "reconnaissance") d’itinéraires, de zones, de présence de l’ennemi, indices d’embuscade, etc. et la sureté (interdiction d’approche aux unités de découvertes ennemies, défense contre les tentatives d’infiltration, les coups de main, etc.)

[5Institué au début du règne d’Henri III, le convoi était un impôt spécial payé par Blaye, Bordeaux, Bourg et Libourne pour l’entretien de deux galères ayant pour mission de protéger le commerce du fleuve depuis Bordeaux jusqu’à son embouchure.

[6Quelques années après la victoire de Castillon et son retour au sein du royaume de France, la Guyenne était enfin pacifiée, mais elle s’avérait difficile à tenir sous l’autorité royale. Éminemment prudent, Louis XI avait donc pris ses précautions en promulguant une ordonnance obligeant tous les navires, qu’ils soient français ou étrangers, à déposer à Blaye les canons dont ils étaient armés avant de poursuivre vers Bordeaux. C’était un moyen efficace de contrôler cette arme nouvelle qu’était l’artillerie et à qui, sous la conduite des frères Bureau, on devait l’essentiel de la victoire sur les troupes de John Talbot à Castillon.

[7D’une part, le village de Sainte-Luce est construit sur une colline dominant le fleuve (ce qui permet d’avoir une liaison permanente avec la flottille anglaise dont deux navires sont au mouillage juste en aval de Plassac) ; d’autre part, la position est suffisamment en hauteur pour dominer les faubourgs de Blaye et offrir des vues sur le port, sur la partie haute de la ville, mais aussi sur les navires de de Lussan à l’ancre au pied des remparts. Il faut garder à l’esprit qu’en cette fin du 17ème siècle, la ville de Blaye comprend trois parties bien distinctes : le château, la ville haute et la ville basse, autrement dit, les faubourgs. Les remparts n’entourent que le château et la ville haute, qui correspondent aujourd’hui à l’actuelle citadelle. Les faubourgs ne comportent aucune défense particulière.

[8En sus des avantages financiers qu’on lui proposait, d’Esparbès de Lussan exigeait le titre de Maréchal, cette nomination étant pour lui une condition sine qua non de sa reddition…).

[9D’une part, l’espace entre le pied de la falaise qui supporte les murailles dominant le fleuve ne permet pas à une armée de s’installer pour préparer une attaque en règle ; d’autre part, la façade maritime des remparts est la mieux organisée pour la défense, avec notamment la présence de trois batteries d’artillerie et de plusieurs corps de garde, c’est-à-dire des bâtiments occupés jour et nuit par des soldats en armes et prêts à combattre.

[10Un brûlot était un bâtiment chargés de matériaux inflammables (poix, goudron, résine, souffre et bitume par exemple) qui était incendié, puis précipité sur un navire ennemi pour que le feu s’y propage. Cette technique, utilisée depuis la plus haute antiquité a subsisté tant que les bateaux ont été construits en bois, l’apparition des navires entièrement métalliques rendant ce système d’arme complètement obsolète. Il importe de souligner que la plupart des brûlots étaient des navires anciens, sans grande valeur marchande, mais que certains ont été construit spécialement, notamment par les Anglais.

[11La mitraille est constituée par divers projectiles (bouts de métaux, balles, bouts de plomb, cailloux, etc.) maintenus par deux cylindres en bois et tirés par un canon pour foudroyer à très courte portée n’importe quelle charge de "gens de pieds" ou bien de "fiers chevaliers". Même si ce procédé usait prématurément les tubes d’artillerie il était d’une redoutable efficacité, comme l’a démontré la brillante victoire des frères Bureau lors de la bataille de Castillon en 1453.

[12Il est évident que les bateaux espagnols apportent un soutien essentiel à de Lussan en lui fournissant de quoi subsister (vivres et argent) tout en poursuivant les combats (armes et munitions).

[13Cet épisode illustre bien la difficulté de commandement entre deux forces éloignées l’une de l’autre, à une époque où le seul moyen de communiquer est le messager porteur d’une lettre ou d’un ordre verbal et se déplaçant avec les moyens de son temps, c’est-à-dire à pied, à cheval ou en barque…

[14Le château de La Barrière, aujourd’hui disparu, a fait l’objet d’un article particulier sur notre site.

[15Certains auteurs avancent le nombre de 800… Ce nombre paraît cependant exagéré et semble avoir été avancé par les tenants de la Ligue, pour magnifier cette victoire.



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