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Bombardements de Blaye pendant la seconde guerre mondiale

Récemment, l’une de nos lectrices nous a posé une question relative au bombardement dont Blaye a été l’objet pendant la seconde guerre mondiale. Malgré ses recherches sur Internet, elle désespérait de n’avoir pu trouver des précisions sur cet événement au cours duquel deux membres de sa famille ont connu une fin tragique.

De manière à combler cette lacune, nous avons approfondi la question.

En fait, ce n’est pas la ville de Blaye en elle-même qui a été la cible des bombardiers alliés, mais l’usine Desmarais et cela à deux reprises : une première fois en 1940 et une seconde fois en 1944.

N’oubliez pas de cliquer sur les vignettes pour les agrandir, puis sur "page précédente" pour revenir au texte.

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Les bords de la Gironde au début du XXème siècle

Vue prise depuis les hauteurs de Ste Luce, on distingue nettement les réservoirs de l’usine Desmarais Frères.

1 – Qu’était l’usine Desmarais ?

Les Etablissements Desmarais Frères sont fondés à Paris en 1861 par Charles et Henry Desmarais. Ils sont spécialisés dans les huiles végétales destinées à l’éclairage. C’est aussi l’époque de l’apparition en France des premiers pétroles bruts provenant d’Amérique. Ils débutent une activité pétrolière en 1863 et c’est en 1871, qu’ils établissent leur première raffinerie à Colombes, à proximité de Paris : ils sont par conséquent parmi les premiers raffineurs de pétrole installés en France. A cette époque les principaux usages des produits pétroliers issus du raffinage ne sont bien sûr pas l’alimentation des moteurs à explosion, qui n’existent pas encore, mais essentiellement le pétrole lampant destiné à l’éclairage, les graisses et les huiles de lubrification ainsi que les benzines volatiles destinées au détachage.

En 1877, la maison Desmarais Frères, déjà d’importance nationale et qui l’année précédente avait établi un dépôt de pétrole à Blaye, fait commencer les travaux d’une importante raffinerie Quai de Bacalan, le long de la route de Blaye à Bourg-sur-Gironde à l’entrée sud de la ville.

A la veille de la seconde guerre mondiale, l’usine est équipée pour le traitement du benzol, elle transforme ce produit en matières premières pour la réalisation d’explosifs pour le compte du Service des Poudres.

Pendant l’occupation le siège social de Desmarais Frères est replié à Blaye et les différents services sont répartis en ville et dans des châteaux aux alentours.

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L’usine Desmarais dans les années 30

2 - Le bombardement de 1940.

Les seules traces écrites que nous avons trouvé sur ce bombardement sont l’œuvre de Monsieur André VALLÉE, ingénieur chez Desmarais Frères. Nous vous les livrons in-extenso.

"Le 15 août, à 1 heure du matin, par une belle nuit étoilée un ronronnement s’annonce dans le ciel vers le nord, s’amplifie et passe sur nos têtes dans un tonnerre assourdissant. Le paysage s’éclaire brusquement. Volant à moins de 200 mètres, une dizaine d’avions anglais viennent de lancer leurs fusées éclairantes qui illuminent le fleuve, les réservoirs et une raffinerie de pétrole de l’estuaire.. Quelques instants plus tard, la première vague déverse une pluie de bombes explosives et incendiaires par le travers de l’usine Desmarais Frères.

Les premières bombes tombent sur l’entrepôt de fuels. Des réservoirs déchiquetés déferlent, dans un sifflement sinistre, 20 millions de litres de combustibles. Des flammes gigantesques s’élèvent entre des nuages de fumée noire. Le feu crépite. La première explosion d’un réservoir d’essence ébranle l’atmosphère. Prudents, les soldats allemands ont gagné la campagne.

Puis, dans un épouvantable fracas s’effondrent tour à tour les grands réservoirs sur pylônes, à la lueur de gerbes éblouissantes qui jaillissent haut dans le ciel.

Des ouvriers de l’usine, requis sur place, parviennent à dégager la moto-pompe et le matériel à mousse carbonique. Mais le feu se propage à une vitesse vertigineuse, au fur et à mesure de la rupture des bacs dont l’essence ruisselle dans les caniveaux, débordant les puits de sécurité et inondant les cours de l’usine. Le liquide enflammé a gagné le fleuve et les œuvres d’appontage en bois commencent à brûler. Un de nos remorqueurs, "Petit Coq", donne bientôt de la bande et coule dans une conche sous un amas de roseaux carbonisés. L’équipe de secours tente de protéger les réservoirs de benzène tout proche du quartier habité. Beaufils fait brancher la moto-pompe sur le circuit d’eau de la ville, les lances sot dévidées à toute vitesse sous une pluie de flammèches. Autour de nous les flammes s’élèvent en larges spirales, crépitantes comme des mitrailleuses. Mais l’eau n’arrive pas dans la manche en toile : Beaufils et Durmel, qui viennent d’installer les lances et le canon à mousse, retournent à la prise où le reste de l’équipe tente d’ouvrir les vannes… Un formidable craquement domine alors tous les bruits de l’incendie : ce sont les réservoirs d’essences spéciales qui viennent de s’effondrer et une marée de feu liquide recouvre en quelques secondes l’endroit que viennent de quitter les deux hommes. Le lendemain, on retrouvera les restes des lances dans un flaque de bronze fondu…

A cinq heures du matin, le soleil se lève derrière un voile de fumée sur un chaos d’épaves. Dans ce décor hallucinant, surgissent un général allemand e quelques officiers qui parcourent la scène d’un pas rapide, en silence. Sur le fond des incendies, la cape du général vole comme une fleur écarlate…

Enfin arrivent les pompiers allemands envoyés par La Rochelle. Vers dix heures du matin, alors que le soleil parvient difficilement à percer les nuages opaques qui s’étendent sur la Gironde, l’incendie perd de son ampleur et est finalement maîtrisé.

La perte totale atteignait 50 millions de litres d’essence, benzol et produits noirs. L’usine était aux deux tiers détruite."

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Emplacement actuel de l’ancienne usine Desmarais

3 – Le bombardement de 1944.

Après le débarquement (jour "J", 6 juin 44), les Alliés entament une très dure campagne afin d’agrandir la tête de pont tout en repoussant les contres-attaques allemandes. Ce sera la bataille de Normandie.

Au cours de cette action, qui va globalement durer deux mois, tout est mis en œuvre pour affaiblir les unités de la whermacht encore stationnées à l’intérieur du pays et les empêcher, autant que faire se peut, de renforcer le nouveau front ouvert en Normandie.

Dans ce cadre, les Alliés entreprennent une vaste campagne de bombardements aériens visant à détruire les dépôts de carburants dont l’occupant a grandement besoin pour assurer sa logistique. Ainsi, la décision est-elle prise de détruire tout ce qui est susceptible de produire ou de contenir du carburant en France.

Pour la Gironde, l’aviation anglaise traitera les installations du Bec d’Ambès et l’aviation américaine celles de Blaye.

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Le Bec D’Ambès en feu

Les avions anglais viennent de passer...

L’usine Desmarais, qui avait été entièrement reconstruite après les évènements décrits précédemment, va faire l’objet d’une nouvelle attaque, même si elle ne contenait à vrai dire peu ou pas de carburant.

Il est évident que les renseignements fournis par la Résistance sont précieux pour le montage et la réussite de cette campagne de bombardement, hélas ils sont interprétés de différentes manières à Londres, au siège du Bomber Command… [1]

Le 5 août 1944, vers les 17h30, une vague de bombardiers anglais remonte l’estuaire et vient déverser son chargement sur le Bec d’Ambès, puis vire en direction du nord. En moins d’une demi-heure, les installations sont la proie des flammes.

Le même jour, à 19 heures, c’est le tour de Blaye. Des forteresses volantes suivant le même axe d’approche et probablement guidées par l’épaisse fumée noire qui monte du Bec d’Ambès, viennent déverser le leur sur l’usine Desmarais. Hélas, la précision n’est pas un souci majeur des équipages : lancées depuis une altitude que l’on peut estimer aux environs de 4 000 m, les bombes débordent largement sur le quartier Bacalan et même sur les hauteurs de Sainte-Luce et de Plassac, semant la désolation et la mort parmi la population civile. [2]

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Limites approximatives de la zone frappée par le bombardement du 15 août 1944.

Cette vue aérienne est prise depuis l’altitude à laquelle opéraient les bombardiers américains, soit environ 4000 m. L’on peut constater que près de la moitié du réceptacle se situe dans la Gironde où ont explosé de nombreuses bombes, ce qui nous a été confirmé par un témoin oculaire.

Laissons la parole à Pierre BOYRIES : "Nous sommes arrivés là-bas entre chien et loup ! A la nuit tombante, dans le silence absolu, le spectacle sinistre des maisons éventrées, de la rue défoncée et bouleversée, imposait l’accablement et l’amertume. Les gens de Blaye qui avaient organisé les secours nous ont répartis en quelques points où des blessés appelaient sous les décombres. Nos efforts joints à ceux des autres sauveteurs ont duré toute la nuit mais, si je garde en mémoire quelques détails précis de certaines situations ; des personnes que, avec d’infinies précautions nous libérions peu à peu des charges de béton ou de pierres, ou de poutres, qui les bloquaient ; si je ne peux oublier ces vivants que nous secourions et qui, indemnes ou blessés, attendaient à proximité d’un mort, d’être dégagés ; si j’entends encore dans mes oreilles les appels des uns, les gémissements des autres, les jurons étouffés des sauveteurs ; si j’ai encore en mémoire la grande dignité avec laquelle chacun faisait face au désastre, je ne me souviens absolument pas du moment où nous avons été relevés, ni de notre retour chez nous."

Le bilan sera lourd, 42 morts et plusieurs dizaines de blessés qui seront soignés et opérés pendant deux jours dans des conditions précaires du fait des pénuries qui frappent l’hôpital. [3]

Le mardi 8 août, les obsèques des premières victimes ont lieu en l’église Saint Romain, en présence du préfet de la Gironde et du sous-préfet de Blaye. L’archevêque de Bordeaux officie et la cérémonie, solennelle mais stricte, ne sera suivie d’aucun discours au cimetière.

Dans l’après-midi du mercredi 23 août, les derniers soldats allemands, des marins, quittent Blaye.

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Plaque commémorative.

Cette plaque se trouve aux monuments aux morts de la ville de Blaye.


Notes

[1Dans son livre, "Chroniques de souffrance et de lumière", Pierre BOYRIES cite le chef du bataillon du Blayais, André JOLIT, qui avait répondu de la manière suivante à une question qu’on lui posait à propos des soit-disant milliers de tonnes d’essence stockées à Blaye : "Non ! Depuis le bombardement de 1940, tout a été refait, l’usine est prête à recevoir de l’essence ou du pétrole, mais pour le moment il n’y en a pas une goutte ! Par contre, des milliers de tonnes, c’est l’essence d’avion stockée au Bec D’Ambès !"

[2Les avions utilisés par les forces américaines, les quadrimoteurs B 17, connus également sous le nom de "forteresse volante", avaient un plafond maximum légèrement supérieur à 10 000 m. C’était l’altitude utilisée notamment par les Anglais pour les bombardements stratégiques sur les villes allemandes afin d’être à l’abri des coups de l’artillerie anti-aérienne. Celle préconisée par le commandement américain était de 6 000 ou de 7 500 mètres, ce qui permettait d’avoir un compromis acceptable entre la sécurité des appareils et la précision. Il est probable que pour le bombardement de Blaye, l’altitude a été bien inférieure compte tenu de l’absence d’artillerie anti-aérienne allemande signalée à la fois par la Résistance mais également par la première vague de bombardiers anglais.

[3L’électricité faisant défaut, le docteur Pilla, jeune chirurgien requis pour soigner les blessés devra opérer à la lumière d’une lampe de poche tenue par une jeune infirmière, encore en vie aujourd’hui, mais qui, en toute modestie, souhaite garder l’anonymat.



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