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Le château de la Barrière.

Il existe des lieux qui attisent la curiosité et suscitent des interrogations, ne serait-ce que par la manière dont les auteurs anciens en parlent… Leur existence, leur puissance, leur faste et aussi parfois leur rôle dans l’histoire ne peuvent qu’éveiller l’attention et pousser à la rêverie.

Le château de la Barrière est de ceux-là.

Si vous demandez à un Blayais où il se trouve, vous serez irrémédiablement déçu, car il ne saura vous répondre…

Et pour cause : le château de la Barrière n’existe plus !

Seuls quelques érudits, passionnés d’histoire locale, connaissent l’emplacement exact de ce qu’il en reste et nous ne pouvons hélas pas vous l’indiquer avec précision car l’actuel propriétaire du domaine ne le souhaite pas.

N’oubliez pas de cliquer sur les vignettes, pour les agrandir...

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Implantation du château de la Barrière.

Un plan plus que sommaire...

Les origines du château de la Barrière.

Même si, à notre connaissance aucun document n’indique les origines du château de la Barrière, plusieurs sources permettent de s’en faire une idée relativement précise.

Tout d’abord, nous savons que l’un de ses premiers possesseurs fut un certain Jehan Brun, noble chevalier, qui possédait cette seigneurie dépendante de la paroisse d’Anglade, ainsi que le château de Boisset, prés de Blaye.

C’est un élément fondamental, car nous connaissons assez bien l’histoire de Boisset, et par analogie, l’on peut raisonnablement supputer les origines de la Barrière.

Parler de "château" pour Boisset, est un abus de langage. En fait, il s’agit d’un domaine seigneurial, plus connu sous les termes de "maisons fortes" ou de "maisons fortifiées" (littéralement : "domus fortis, fortalicium, domus et turris fortis"), dont les textes anciens font état dès la fin du 12ème siècle. Ce type de construction s’est largement répandu dans la première moitié du 13ème siècle pour prendre fin au début des années 1500, après que le Roi de France ait enfin réussi à imposer son autorité à l’ensemble du royaume.

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La maison forte de Boisset.

Autre demeure de Jehan Brun.

Près de Blaye nous avons une autre maison forte, celle du Prat à proximité de Générac, que les membres de la SAVB ont eut l’occasion de visiter en détail au cours de la sortie estivale de 2012.

Les maisons fortes ne sont pas des châteaux, mais sont davantage qu’une simple résidence : elles prennent généralement l’aspect d’une maison solide avec tours, douves et pont-levis.

Situées aux abords des bourgs, le long de routes principales ou à la frontière du grand domaine seigneurial, elles appartenaient à des cadets, à des parents ou à des alliés de la famille du seigneur.
Par définition, résidences de la petite aristocratie, elles avaient pour buts d’affirmer l’autorité du seigneur et de faciliter le prélèvement de l’impôt sur les marchandises en transit tout en participant, bien évidemment, à la défense générale du domaine, par un système de "guet alerte" relativement élaboré.

Ainsi, la dynastie des Rudel, vicomtes de Blaye du 10ème au 14ème siècle, avaient mis en place un réseau d’une quarantaine de maisons fortes, dont il ne reste aujourd’hui que deux exemplaires, celle du Prat et celle de Boisset.

On soulignera enfin l’efficacité du système, puisqu’il a été largement utilisé le long des frontières marquant les possessions du roi d’Angleterre au sein du royaume de France, durant les trois siècles qui se sont écoulés entre le mariage d’Aliènor d’Aquitaine avec Henri II (1152) et la fin de la guerre de cent ans (bataille de Castillon en 1453).

Ensuite, la toponymie du lieu nous fournit également une indication précieuse : "la Barrière" se dit d’une construction marquant la limite d’un petit pays ou d’une juridiction. Il s’agit d’un poste avancé en un point stratégique du terrain.

Par conséquent, l’on peut raisonnablement estimer que le "château de la Barrière" était en fait une maison forte, assez ressemblante à celle du Prat ou de Boisset, construite au tout début du 13ème siècle et destinée à marquer, en cet endroit, la limite des terres appartenant aux Rudel de Blaye.

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La maison forte du Prat.

Le château de la Barrière devait avoir un aspect assez proche de cette maison forte.

L’histoire du château de la Barrière.

Elle est intimement liée à celle de ses propriétaires, eux-mêmes soumis aux vicissitudes de leur temps.

Des documents que nous avons pu consulter, tout laisse à penser que les descendants de Jehan Brun se sont maintenus dans leurs propriétés jusqu’en 1583, soit pendant plus de trois siècles.

En effet, cette année-là, Bernard de Ségur, seigneur de Pardaillan, épouse Anne Brun et devient par ce mariage seigneur de la Barrière.
Il loue le domaine à un certain de la Fontaine, dont nous reparlerons plus loin.

Au tout début du 17ème siècle, de Ségur vend ses terres à Louis de Gourdon de Genouillac, comte de Vaillac, chevalier de l’ordre du Roi, gouverneur de Bordeaux et du château Trompette, qui mourût en 1615, après avoir eu dix enfants de ses trois femmes, Anne de Montberon, Françoise de Charbonière et Jeanne-marie de Foix.

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Communs du château de la Barrière en 1977.

Bâtisse très vraisemblablement édifiée à partir des ruines du château de la Barrière.

La maison des de Gourdon a donné trois abbés à l’abbaye Saint Romain de Blaye et il est probable que cette vénérable institution a tiré des revenus de la Barrière, plusieurs abbés l’ayant choisie comme résidence.
En 1683, Jean-François de Gourdon de Genouillac (1645-1696) croule sous les dettes, incapable de rembourser, il voit l’ensemble de ses biens saisis par la justice, puis vendus.

En 1685, le château de la Barrière est habité par Françoise d’Aubigné, mieux connue sous le nom de Mme de Maintenon, épouse secrète du roi de France, Louis XIV.

En 1728, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, le fils de Claude (qui fut gouverneur militaire de Blaye de 1628 à 1688 et par ailleurs commanditaire de l’assèchement des marais) fait l’acquisition, moyennant la somme de 130 000 livres, de la grande majorité des terres de Jean-François de Gourdon de Genouillac et cela malgré une procédure à son encontre, lancée par l’un des héritiers de la famille.
Le 1er mars 1729, maître Augeau notaire à Blaye, accompagné d’André Charpentier avocat au parlement, entreprennent de rédiger un procès-verbal faisant l’état des châteaux, bâtiments et terres adjugées à St Simon. Les choses sont faites dans les règles de l’art, puisque Pierre Reveillaud, maître architecte de Blaye "estime ce à quoi peut aller le montant des coûts et réparations à faire".

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Ruines des communs en 2003

Le temps a fait son œuvre...

S’agissant de la Barrière, le constat est sans appel : il faudrait plus de 23 000 livres, soit 18 % de la somme totale déboursée par l’acquéreur, pour assurer une restauration digne de ce nom. Il est évident qu’entre le moment où Mme de Maintenon a effectué son séjour et l’état des lieux de 1729, soit pendant prés de 50 ans, la Barrière n’a été ni entretenue, ni probablement habitée. D’ailleurs, la lecture détaillée du procès-verbal ne laisse aucun doute sur la situation : les différents bâtiments qui constituent le château, sont dans un état d’abandon quasi total et, mis à part les murs, tout ou presque est à restaurer, notamment les boiseries, intérieures comme extérieures. L’ampleur des travaux et bien évidemment leur coût sont tels que rien ne sera entrepris et que, progressivement, la Barrière va devenir un monceau de ruines qui ne seront plus jamais relevées…

En 1764, Catherine-Magdeleine de Jort de Fribois, veuve de Nicolas-René Berryer, ministre de la Marine et Garde des Sceaux sous Louis XV, elle-même dame de Vitrezais et marquise d’Étauliers, achète à la comtesse de Valentinois, mère et héritière de Louis de Saint-Simon les marais de Saint-Louis, avec "le château de la Barrière qui dominait le marais de la Vergne sur la paroisse d’Anglade".

La demeure, comme les terres qui l’entourent, passe ensuite dans les mains de son gendre, le Président de Lamoignon, garde des Sceaux sous Louis XVI.

Sous l’empire, son petit-fils, Chrétien-Auguste-René, marquis de Lamoignon (né le 19 juin 1765) rentre d’émigration et remets en état ses propriétés qui avaient été laissées à l’abandon depuis le début des évènements révolutionnaires. Pair de France et maire de Saint-Ciers-la-Lande (aujourd’hui Saint Ciers-sur-Gironde) depuis 1816, il décède le 7 avril 1845 et se fait enterrer dans l’église de sa commune.

Vers le milieu du 19ème siècle, Jean-Louis David, propriétaire à Saint-Ciers-la-Lande, syndic des marais, achète les ruines de la Barrière, fait combler les fossés et les douves qui entouraient l’ancien château, puis construire une élégante demeure bourgeoise par un entrepreneur local. Sur les terres du domaine il fait planter des vignes "devenues magnifiques et fertiles" selon les chroniqueurs de l’époque.

Aujourd’hui, la propriété a changé de main, mais elle a toujours gardé son caractère et son charme d’antan.

Seuls quelques restants de murs envahis par la végétation et demeurés plantés au milieu d’une prairie où paissent de paisibles ruminants, rappellent qu’en ces lieux a existé une puissante demeure qui a joué un rôle essentiel dans notre histoire locale, il y a un peu plus de quatre siècles…

Un autre vestige rappelle, quant à lui, un passé plus mystérieux du château de la Barrière … Il s’agit d’une bien curieuse pierre exposée aujourd’hui au musée de St Ciers-sur-Gironde. Ce fragment, car l’ensemble n’a pas pu être reconstitué, a été extrait à la fin des années 70 d’une vieille bâtisse située à quelques centaines de mètres de l’emplacement de l’ancien château. Construit avec de belles pierres de taille, ce vieux bâtiment ne pouvait qu’avoir été édifié à partir des ruines de la Barrière.

Ce fragment de pierre, qui pèse quand même plus d’une centaine de kilos, présente plusieurs particularités. Tout d’abord, il est de couleur noire et constituée d’une roche inconnue dans notre région. Ensuite, il comporte des inscriptions permettant de penser qu’il s’agissait d’une pierre tombale, celle d’un certain Guillome Torle. Enfin, il est connu comme étant une "pierre chaude" ou "pierre à faire fondre la neige". Effectivement, les témoignages de ceux qui ont participé à son extraction sont formels : aussitôt tombée sur cette pierre, la neige se met à fondre, contrairement à ce qui se passe tout autour…

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La pierre noire extraire des ruines provenant du château de la Barrière.

Une bien étrange pierre...

Qui était Guillome Torle ?

D’où vient cette pierre étrange qui fait fondre la neige ?

Nul ne le sait…

En revanche, une chose est certaine : cette énigme, non encore élucidée, n’est pas faite pour mettre un terme aux légendes qui courent au sujet du château de la Barrière…

L’heure de gloire du château de la Barrière.

Avant leur assèchement, au milieu du 17ème siècle, les marais du Vitrezais s’étendaient jusqu’aux portes de Blaye.

Inondé par le fleuve à chaque marée montante et recevant les eaux pluviales des collines voisines de la Saintonge, c’était le domaine des roseaux, des joncs et des arbres. "Surtout des saules, des vergnes, des chênes et des trembles qui y croissent en toute liberté, atteignant une hauteur et une force extraordinaire et rendant le pays impénétrable. On ne pouvait s’y aventurer si on n’était pas du pays et habitués aux méandres des petits cours d’eau qui le traversaient. C’était aussi le repaire de nombreuses bêtes fauves et surtout des loups. A chaque pas celui qui s’y enfonçait sans guide s’y serait perdu, noyé ou enlisé."

Il est évident que les marais devaient également servir de repères à ceux qui voulaient se soustraire à l’ordre établi, ne serait-ce que pour abriter leurs activités illicites.

Construit sur un promontoire d’une quinzaine de mètres d’altitude qui s’enfonce dans le marais un peu comme une presqu’île dans l’océan, le château de la Barrière permettait "d’avoir un œil" sur cette région et de limiter les agissements des plus remuants.

Sa position géographique particulière lui offrait une protection naturelle efficace, comme le souligne très justement le docteur Gélineau dans son livre paru en 1905 : "le dernier triomphe de la ligue sous Henry IV, le siège de Blaye par Matignon, 1592-1593". "Environnées de douves profondes, cette maison seigneuriale, située sur les bords du marais, était du côté qui regarde le fleuve d’un accès très difficile ou pour mieux dire impossible à ceux qui ne connaissaient pas le pays, et du côté des terres, on n’y arrivait que par un chemin très étroit, ombragé d’arbres touffus où, à chaque instant on pouvait tomber dans des embuscades et périr sous les coups d’ennemis invisibles."

Portons-nous à la fin du 16ème siècle : le royaume de France est déchiré par les guerres de religion. En Guyenne, quelques villes entrent en dissidence contre l’autorité d’Henri IV, dont Blaye, fief d’un Ligueur célèbre, Ésparbès de Lussan.

Il est vrai que l’état de rébellion permettait d’imposer à souhait les navires empruntant l’estuaire et la place de Blaye étant bien située, elle s’avérait particulièrement lucrative… A la fin de l’année 1591, les notables bordelais, excédés par les exactions continuelles et sans limites de de Lussan, poussent le maréchal de Matignon, gouverneur de Guyenne, à intervenir. La décision est alors prise de mettre le siège devant Blaye.

Ne disposant d’aucune force marine, Matignon autorise les Anglais à entretenir six vaisseaux de guerre dans la Gironde pour protéger leurs bateaux de commerces et obtient du parlement de Bordeaux l’affrètement de quelques navires de guerre flamands ; ainsi pense-t-il être parvenu à instaurer un véritable blocus maritime autour de Blaye pour compléter son dispositif terrestre.

Mais c’était sans compter sur un certain de la Fontaine, résidant du château de la Barrière et grand ami d’Esparbès de Lussan, qui se lance alors dans une vaste opération de ravitaillement des assiégés, remarquablement décrite une fois encore par le docteur Gélineau : "De la Fontaine, pour secourir son ami de Lussan, chargeait toutes les fois que ce dernier le désirait, sur des bateaux plats et calant très peu d’eau, des provisions de toutes espèces, volailles, moutons, porc, beurre et graisses, etc., les faisant glisser silencieusement sur les cours d’eau à travers la Vergne, ils arrivaient la nuit au fleuve, dissimulés à travers les roseaux qui entourent le rivage, jusqu’aux pieds des remparts où les navires de de Lussan étaient mouillés au bas des fortifications de Blaye dominant le fleuve. La marée montante les y conduisait sans bruit et sans peine, et la marée descendante les reconduisait chez eux. Ce manège, qui dura jusqu’à la fin du siège, ne put être ni intercepté ni gêné par le maréchal, trop ménager de la vie de ses hommes pour l’exposer dans une poursuite à travers une forêt ou des marais fangeux dans un pays inconnu, semé de fondrières où des soldats revêtus de casques et d’armures pesantes ne pouvaient évoluer et risquaient à chaque pas de tomber dans une embuscade où ils auraient été tués jusqu’au dernier."

Une partie essentielle de sa logistique étant assurée, de Lussan pouvait combattre l’esprit tranquille : c’est ce qu’il fit et avec succès puisque le siège instauré par le maréchal Matignon se révélant un échec, il fut levé au mois de juillet 1593.

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Bateau à fond plat.

Certains de ces bateaux, construits en chêne, étaient capables de porter plusieurs tonnes de denrées, ou même du bétail sur pieds.

Le rôle joué par les occupants du château de la Barrière dans cette victoire militaire, qui fut d’ailleurs la dernière du parti catholique face au huguenot Henri de Navarre, roi légitime, a donc été essentiel.

Parmi tous ceux qui empruntent journellement les routes asphaltées du marais aujourd’hui asséché, qui connaît cet épisode de notre histoire locale et qui s’en souvient encore ??

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