Accueil > Documentation > Conférences > Itinéraire d’un homme d’exception, Georges-Eugène HAUSSMANN (suite et (...)

Itinéraire d’un homme d’exception, Georges-Eugène HAUSSMANN (suite et fin).

Ils étaient aussi nombreux que le 17 novembre dernier les membres et sympathisants de la Société des Amis du Vieux Blaye pour assister à la seconde partie de la conférence consacrée à celui qui fut notre sous-préfet pendant plus de six ans (du 9 décembre 1841 au 17 mars 1848), Georges-Eugène Haussmann.

Une nouvelle fois nous tenons à remercier chaleureusement le syndicat viticole des Blaye côtes de Bordeaux d’avoir mis à notre disposition la grande salle de la maison des vins pour cette activité qui, de l’avis général, a été une belle réussite.

***

N’oubliez pas de cliquer sur les vignettes pour agrandir les illustrations.

**

Pour mettre le lecteur en situation, rien ne vaut un rapide retour sur la conclusion de la première partie : au mois de janvier 1848, le ministre de l’Intérieur prévient discrètement Georges-Eugène de se tenir prêt à rejoindre Angoulême, pour y occuper le poste de préfet de la Charente.

Enfin la consécration tant attendue !

Mais une fois encore, l’histoire en décide autrement.

Du 23 au 25 février la révolution éclate à Paris, Louis-Philippe abdique, la République est proclamée.

A Blaye Georges-Eugène se lamente "Au moment de l’atteindre, j’échouai au port" écrit-il dans ses mémoires.

JPEG - 178.4 ko
Révolution de février 1848

Lamartine proclame la République.

1 - 1848, l’heure des choix.

Les évènements de février 1848 surprennent Georges-Eugène à plus d’un titre.

Nous sommes le 26.

Il est en train de s’occuper de la plantation d’une pelouse dans le parc du château de La Grange, à la sortie nord de Blaye, lorsqu’on lui remet une dépêche lui enjoignant de demeurer à la préfecture et de prendre toutes les mesures pour maintenir l’ordre.

A Paris la révolution a réellement débuté le 23 ; refusant de faire tirer son armée sur son peuple (d’autres auront moins de scrupules quelques mois plus tard…), le roi Louis Philippe a abdiqué le 24 et la République a été proclamée le même jour.

Pour prévenir tout risque de trouble de l’ordre public, le sous-préfet organise, en liaison avec le commandant de la citadelle, des patrouilles en ville. Les évènements parisiens n’ayant que peu d’impact en province, hormis dans les plus grandes villes, la situation à Blaye reste calme, comme dans la grande majorité du pays.

Et Georges-Eugène se pose des questions. Quel peut être son avenir dans ce nouveau régime républicain, lui le fils d’un officier de l’empire et l’orléaniste convaincu ?

Après avoir mûrement réfléchi, il choisit de mettre un terme à sa carrière dans la préfectorale pour se lancer dans les affaires avec l’aide de son beau-père.

Le 14 mars, apprenant par la rumeur qu’un nouveau préfet vient d’être nommé pour la Gironde, il rédige sa démission et décide de se rendre à Bordeaux dès le lendemain.

Le 15 mars, il se présente donc à la préfecture mais voilà que, contrairement à ce qu’il croyait, il y est fort bien accueilli par le nouveau commissaire-préfet (qui n’a rien d’un révolutionnaire…). Ce dernier se présente lui-même comme décoré de juillet ayant bien connu le père de Georges-Eugène. Il lui propose de prendre la présidence du Conseil de préfecture [1]
Haussmann demande à réfléchir. Dès le lendemain, il consulte le baron de Sers et quelques autres notables, mais rapidement ceux-ci parviennent à le convaincre d’accepter le poste qu’on lui propose pour que "l’ordre soit maintenu". Car le problème est bien là, la haute bourgeoisie a peur. Elle a peur lorsqu’elle se rend compte que la révolution qui vient de se produire n’est pas de même nature que celle de 1830, il s’agit d’un véritable combat de classes capable de mettre à bas l’ordre social existant.

Convaincu par ses interlocuteurs, Georges-Eugène retourne à la préfecture et accepte la présidence du Conseil. Le lendemain, il revient à Blaye pour mettre en place son successeur, un certain docteur Gornet, médecin de campagne à Eyrans, dont le frère était maire du XIIème arrondissement de Paris, l’un des plus engagés dans la révolution.

Après les évènements de février, la mise en place des nouvelles institutions se révèle laborieuse, le point culminant étant la révolte des ouvriers parisiens en juin, suite à la fermeture des ateliers nationaux qui ne servaient pas à grand chose, certes, mais qui permettaient tout de même à ces pauvres gens de ne pas mourir de faim. La répression sanglante de ces manifestations (plus de 5500 morts, dont 1500 fusillés, parmi les ouvriers et près de 1600 morts parmi les militaires) décrédibilise totalement les institutions naissantes et Georges-Eugène, à l’instar de la plupart de ceux qui possèdent une véritable culture politique, attend pour voir comment vont évoluer les choses entre les Royalistes (légitimistes et orléanistes), les Républicains (gauche et extrême gauche) et les Bonapartistes.

JPEG - 98.4 ko
Journées de juin 1848

Une révolte ouvrière réprimée avec la plus grande violence par un gouvernement républicain.

Au cours de ses tournées dans le département, le nouveau président du Conseil de préfecture prend conscience de l’inculture politique du peuple et de la véritable situation du pays. En effet, ne demandent-on à l’ancien sous-préfet de Blaye qui est ce "duc Rollin" (pour Ledru-Rollin) ou bien encore "cette Martine" (pour Lamartine) ?

Réagissant aux évènements en fonction des intérêts de ses membres, la toute puissante Société du libre-échange, qui regroupe la haute bourgeoisie bordelaise, initialement orléaniste bascule assez vite dans le camp bonapartiste.

Dès l’été 48 Georges-Eugène Haussmann fait un choix identique, tant par tradition familiale qu’en harmonie avec ses propres convictions d’homme d’ordre et d’autorité. S’étant impliqué dans la garde nationale dont il commande une compagnie (la garde nationale avait failli monter à Paris pour rétablir l’ordre face aux émeutiers, au "parti des partageux"…) il s’engage résolument dans le soutien du clan bonapartiste [2] qui gagne la bataille électorale haut la main puisque le 10 décembre 1848 Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République française [3] avec 78 % des voix en Gironde et 75 % dans l’ensemble du pays.

JPEG - 89 ko
Le président de la République Louis-Napoléon Bonaparte.

Premier président de la République française.

2 - La carrière de préfet.

Dès le 16 décembre, Georges-Eugène écrit au ministre de l’intérieur pour solliciter à nouveau une préfecture et cette fois la décision ne se fait pas attendre, quelques jours plus tard il est reçu personnellement par Louis Napoléon, dans le tout nouveau domaine attribué à la présidence, le palais de l’Élysée, qui a l’époque était plutôt délabré…
Le président de la République lui propose un poste de confiance : la préfecture du Var. Haussmann est un peu déçu, il s’attendait à mieux… Mais, ayant choisi son camp il va le servir. Sa nomination dans ce département n’est pas le fruit du hasard : lors des élections présidentielles, les Bonapartistes n’ont pas atteint les 25 %, le Var est franchement républicain et Georges-Eugène est envoyé en mission pour "souder les partis de l’ordre et réduire l’opposition républicaine". On lui a confié un travail de politique et de policier, il va le remplir avec zèle en confirmant une image qu’il avait déjà : celle d’un homme autoritaire qui ne lâche rien. Son bilan est néanmoins mitigé : Georges-Eugène n’est pas un policier, c’est avant tout un administrateur, un bâtisseur. En outre, il est confronté à un poids lourd de la gauche : Émile Ollivier, avocat, brillant orateur, étoile montante des Républicains. Certes, ce n’est pas encore le futur président du Conseil qui déclarera la guerre à la Prusse "le cœur léger", mais c’est déjà quelqu’un qui compte, même si sa situation personnelle est assez éloignée des réalités qu’il défend. [4]

JPEG - 225 ko

En mai 1850, Georges-Eugène, qui demandait avec insistance son retour dans le Sud-Ouest où réside sa famille et où sont ses intérêts, est nommé préfet de l’Yonne. Avant de prendre son poste, il est reçu une nouvelle fois personnellement à l’Élysée par le prince Président qui lui fixe sa mission à Auxerre "brandir son drapeau napoléonien". En effet, les temps ont changé : l’heure n’est plus à vouloir souder le parti de l’ordre. Les Légitimistes et les Orléanistes ne parvenant pas à se mettre d’accord, Louis-Napoléon Bonaparte, que certains considéraient comme un pantin dont on allait se jouer, est tout à fait conscient de la popularité de son nom dans le pays. Croyant en sa bonne étoile, il a donc décidé d’en profiter et de passer à l’action.

JPEG - 196.9 ko

Or, dans le département de l’Yonne, qui, en décembre 48 a mieux voté que la Gironde (88 % de suffrages exprimés en faveur de Louis-Napoléon), les idées révolutionnaires avancent à grands pas. Il est temps de mettre un coup d’arrêt à ce phénomène et d’en profiter au passage pour tester le message bonapartiste. Si le rôle de policier ne plait toujours pas à Georges-Eugène, il le remplit cependant avec la même fidélité, ne laissant rien passer à ses adversaires, notamment à la presse, auquel il intente procès sur procès. Il conforte sa réputation d’homme autoritaire ("Les hommes de désordre ne doivent attendre aucun ménagement de moi.") et confirme celle de bâtisseur avec d’autant plus de facilité qu’à présent il a toute latitude pour faire avancer les dossiers et ne s’en prive pas. Dans cette logique, il lance notamment un plan de restauration du patrimoine public auxerrois grâce à un emprunt de huit cent quarante mille francs qu’il fait prendre par le département.
Au-delà du projet en lui-même, Haussmann met en application une véritable philosophie sociale qu’il souhaite voir adopter par le pays tout entier pour sortir du marasme économique dont il souffre depuis plusieurs années. L’idée qu’il défend est dans l’esprit de la doctrine Saint-simonienne qui a une forte influence à cette époque et dont le prince Président est un ardant défenseur : en période de récession, donner du travail aux ouvriers en lançant de grands travaux financés par la collectivité. C’est exactement ce qu’il fera quelques années plus tard à Paris.

Les idées bonapartistes connaissant un franc succès dans les couches populaires, Louis-Napoléon décide de franchir le pas.

Fin novembre 51, Georges-Eugène est nommé Commissaire extraordinaire du Gouvernement en Gironde avec une mission très claire "faire en sorte que l’opération RUBICON se passe bien." [5] Il réussit au-delà de toute espérance, notamment par un fabuleux coup de poker dès son arrivée à la préfecture où, grâce à son mandat exceptionnel et à sa forte personnalité, il prend les choses en main en devançant tout le monde. Comme à Paris et dans plusieurs départements de France (notamment le Var et l’Yonne) il y a aura des tentatives de manifestations dans le Sud-Ouest (Marmande, Agen, Nérac, etc.), mais Bordeaux étant tenu d’une main de fer par Georges-Eugène Haussmann, tout s’arrête rapidement. Le plébiscite de décembre 1851 [6] vient couronner ce succès et le cas de ceux qui ont provoqué du désordre va être examiner sans délais par les "Commissions mixtes" dont la présidence est confiée aux préfets.

JPEG - 263.3 ko
Coup d’état du 2 décembre 1851.

Le ralliement de la garde Nationale.

Ces véritables tribunaux d’exception chargés de juger les fauteurs de troubles vont fonctionner selon la personnalité de chacun desdits préfets. En Gironde, 500 dossiers seront examinés et 74 condamnations prononcées (5 déportations à Cayenne, 22 en Algérie, 20 expulsions, 9 éloignements momentanés et 18 internements). Certaines peines passent très mal, notamment lorsqu’elles concernent des gens connus... Dans ses mémoires, Haussmann cite le cas du général Favereau, bien connu à Blaye, qui éprouve certaines difficultés à accepter que son gendre aille passer quelques mois en prison en Charente…

En octobre 52, Georges-Eugène reçoit d’une manière fastueuse le prince président qui termine là son tour de France destiné à préparer le rétablissement de l’empire (discours de Bordeaux "l’empire c’est la paix"). Le 7 novembre 1852, la Constitution républicaine est modifiée par un senatus-consulte pour rétablir la dignité impériale en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte. Les 21 et 22 novembre, le peuple français approuve massivement cette restauration par un référendum au suffrage universel [7], Napoléon III devient empereur.

JPEG - 124.2 ko
Napoléon III

Un empereur largement plébiscité par le vote populaire.

Ayant fortement contribué au succès de l’entreprise dans sa sphère d’influence, Georges-Eugène est fait commandeur de la Légion d’honneur en janvier 53 et nommé préfet de la Seine le 23 juin de la même année.

Démarre alors ce fabuleux destin qui a fait de lui l’un des hommes les plus honnis, mais aussi les plus admirés du XIXème siècle.

3 - Le "ministre" de Paris, grandeur et décadence.

Pour mieux comprendre la portée de la nomination de Georges-Eugène Haussmann à la tête de la préfecture de la Seine, il faut commencer par décrire ce qu’était Paris en ce milieu du XIXème siècle.

La capitale dépasse alors le million d’habitants. Seize à vingt-cinq mille nouveaux habitants arrivent chaque année. Mais c’est une ville restée comme elle était au moyen-âge : les rues y sont étroites, sinueuses, insalubres ; ni l’air, ni le soleil ne peuvent y pénétrer. La misère, les maladies, la mortalité infantile s’épanouissent. L’eau est puisée à quelques mètres du sol, totalement polluée par les immondices, les cimetières, les souillures humaines. Les épidémies se propagent à une vitesse inouïe. En 1832, en six mois, le choléra y fera 19 000 victimes, en 1849 en quelque mois 16 000, dont le maréchal Bugeaud. C’est le Paris dépeint par Eugène Sue dans son roman "Les mystères de Paris" qui connaît alors un énorme succès.

JPEG - 241.5 ko

Élu président de la République en 1848, Louis-Napoléon découvre Paris pratiquement pour la première fois depuis son enfance. Il a la mémoire encore pleine de souvenirs de Londres et de ses jardins, de ses quartiers résidentiels… Il se souvient également des États-Unis où il a vu croître des villes champignons aux tracés réguliers. A Paris, il est surtout frappé par l’aspect archaïque et vétuste de la cité...

Il élabore alors un véritable projet urbain : seules de grandes percées peuvent assainir la ville, en améliorer l’éclairage naturel, faciliter la circulation de l’air et des hommes. Il veut aussi élever des monuments de prestige qui proclameront la prospérité qu’il veut donner au pays, rénover l’habitat, entreprendre des travaux utilitaires pour adoucir la condition du peuple et résorber le chômage qui, depuis la chute de Louis-Philippe, est le pire danger social car générateur d’émeutes sanglantes. On reconnaît bien là les idées généreuses du saint-simonisme.

JPEG - 216.4 ko
Une véritable passion de Napoléon III

Son bureau des Tuileries avec un énorme plan de la capitale.

Les travaux ont commencé bien avant l’arrivée de Georges-Eugène à la préfecture de la Seine et dès 1849 un décret stipulait que le président entendait faire de l’urbanisme parisien son affaire personnelle. Toutefois les choses n’avançaient guère car pour pratiquer une politique constructive, il faut disposer de trois atouts : le pouvoir, des moyens financiers et une solide loi d’expropriation. Et cela n’a été réuni qu’à partir de janvier 1853.

En effet, devenu empereur, Napoléon III dispose d’un pouvoir absolu. Les moyens financiers il les a trouvés à la fois grâce à la santé du pays et à une économie fondée sur la spéculation : il s’était arrogé le droit d’ouvrir des crédits extraordinaires par simple décret, et c’est Persigny, devenu ministre de l’intérieur, qui imagine la théorie, révolutionnaire pour l’époque, de l’emploi gagé sur les bénéfices des opérations et sur les plus-values qui en résulteraient. Enfin la procédure d’expropriation, créée sous Louis-Philippe, sera complétée par le décret du 26 mars 1852 permettant la maîtrise des terrains situés de part et d’autre d’une percée.

JPEG - 360.8 ko
Un animal de race féline

Le préfet de la Seine reçoit des mains de l’empereur le décret d’agrandissement de Paris.

Il ne manquait qu’un général de grande classe pour mener le combat et ce sera Georges-Eugène Haussmann. [8] Il a 44 ans, il est dans la force de l’âge… Progressivement il constitue et commande une véritable armée de plus de soixante mille hommes. Sous la férule de notre ancien sous-préfet, Paris n’est bientôt plus qu’un vaste chantier livré aux pioches des démolisseurs et aux truelles des maçons. En 17 ans, notre bouillant général mène un combat d’une ampleur exceptionnelle : percée des nouvelles voies, création d’un réseau d’égouts, adduction d’eau potable, canalisation de gaz, création d’espaces verts, rien ne lui échappe.

JPEG - 252.5 ko
Une équipe solide.

Haussmann à su choisir des collaborateurs hors pair (de haut en bas) :
Eugène Belgrand,
Jean-Charles Alphand,
Jean-Baptiste Barillet-Deschmap,
Victor Baltard,
Charles Garnier.

Entouré d’une équipe solide (dont l’ingénieur Jean-Charles Alphand qu’il a ramené de Bordeaux) Georges-Eugène avance, sans état d’âme, écrasant tout sur son passage. Au cours de sa "campagne" ("Paris embellie, Paris agrandie, Paris assainie") 20 000 maisons sont détruites et plus du double sont reconstruites, équipées d’eau courante et de gaz. On estime que 60 % de la capitale a été profondément touché par son action.
Il ne fait pas que démolir et reconstruire, il parvient également à imposer une réglementation draconienne : les propriétaires doivent nettoyer leur façade tous les dix ans, les voies de Paris doivent être nivelées et les immeubles alignés. Ils sont soumis à un gabarit particulier ; les façades ne peuvent pas dépasser 20 mètres de hauteur dans les rues de 20 mètres de largeur. Les immeubles avoisinants doivent avoir les mêmes hauteurs d’étages et les mêmes lignes principales de façade.

JPEG - 227.9 ko

Des livres entiers ont été consacrés aux travaux menés sous la houlette de Georges-Eugène Haussmann et il serait vain de chercher à résumer en quelques mots ce qui a été accompli de 1853 à 1869 par le préfet de la Seine. Au-delà des quelques illustrations accompagnant ce texte il nous paraît simplement nécessaire d’insister sur le fait que cet homme a laissé une œuvre que de nombreuses villes de province vont imiter, à l’instar de la plupart des capitales étrangères.

Certes, l’idée d’aménager en profondeur Paris ne vient pas de lui, mais c’est bien lui et lui seul, qui est parvenu à faire de cette ville ce qu’elle est toujours : l’une des plus belles du monde.

Bien évidemment, un tel chantier ne se pouvait que susciter des mécontentements qui vont, avec les années, se transformer en véritable cabale : Haussmann devient l’objet d’attaques de toutes sortes. Il est vrai que le préfet de la Seine va cristalliser sur sa personne toute la haine d’une génération de Républicains envers un régime qu’ils honnissent….

JPEG - 290.9 ko
Le Paris D’Haussmann.

Des constructions majestueuses à la beauté intemporelle.

On le traite de "baron éventreur". On lui reproche d’avoir écartelé la ville pour que la Garde républicaine puisse intervenir rapidement à cheval depuis n’importe quelle caserne. D’avoir généré la spéculation (les frères Pereire ont amassé une immense fortune). D’avoir déplacé des centaines de milliers d’habitants sans se préoccuper de les reloger. D’avoir détruit quelques-uns des plus beaux hôtels particuliers de la capitale. D’avoir défiguré l’Ile de la Cité. On lui reproche aussi d’avoir favorisé un clivage social en créant de beaux quartiers et des quartiers populaires, quand, jusqu’alors, riches et pauvres vivaient la plupart du temps dans les mêmes quartiers et parfois dans les mêmes immeubles, la différence étant marquée par la différence d’étage.

Heureusement l’empereur lui voue une amitié réelle et sincère, non seulement il le soutient en permanence, mais il le récompense, en le nommant sénateur en 1857, en le faisant grand-croix de la Légion d’honneur en 1862 et en facilitant son entrée à l’académie des Beaux-arts en 1867.

JPEG - 107.4 ko
La cible de toutes les rancoeurs.

Attaqué de toute part, notamment par Jules Ferry qui publie une série d’articles intitulés "les comptes fantastiques d’Haussmann", Georges-Eugène fait front, dément, rend coup pour coup, mais les affaires de l’empire vont mal.

Comme celles du préfet de la Seine d’ailleurs !

Les travaux de Paris coûtent de plus en plus cher et Georges-Eugène use et abuse de l’emprunt, parvenant même à dépasser ses prérogatives légales de préfet. Non pas pour son enrichissement personnel, contrairement à ce que disent ses détracteurs, mais bien pour continuer les travaux.

L’empire autoritaire va sombrer lors des élections de juin 1869 et c’est l’un de ses vieux ennemis, Émile Ollivier, qui devient alors Premier ministre. La sanction arrive rapidement : le préfet de la Seine est révoqué au tout début de l’année 1870.

Après un départ grandiose qu’il a lui-même orchestré (Georges-Eugène n’est pas du genre à sortir en catimini par la petite porte…), il siège au sénat.

Les évènements se précipitent une nouvelle fois : Émile Ollivier déclare la guerre à la Prusse avec une légèreté dont il ne se relèvera plus jamais. Après le désastre de Sedan l’empereur est fait prisonnier et l’empire s’effondre.

JPEG - 142.4 ko
Nopaléon III prisonnier à Sedan

La chute de Georges-Eugène Haussmann précède de peu celle de l’empire.

Georges-Eugène se retire à Bordeaux, mais les choses ne se passent pas très bien, certains allant même jusqu’à demander son arrestation : il est devenu encombrant. Alors il s’exile Rome pendant quelques mois, laissant Octavie et Bordeaux, il part avec l’une de ses anciennes maîtresses…

Le calme étant revenu sur sa personne, il rentre au pays en 1871 (il est vrai que la situation politique fait que plus personne ne songe à lui). Très rapidement il constate que ses affaires financières vont mal : le domaine de Cestas, tout comme sa propriété de Houeillès, coûtent plus chers qu’ils ne rapportent et, n’ayant que sa retraite de sénateur pour vivre, Georges-Eugène se trouve dans l’obligation de continuer à travailler.

Grâce à ses relations avec les frères Pereire il prend la direction du Crédit mobilier jusqu’en 1872, puis devient Président de la Compagnie des entrepôts et magasins jusqu’en 1891.

Toujours fidèle au clan bonapartiste et désireux de faire de la politique pour prendre sa revanche, il est élu député de la Corse de 1877 à 1881.

Il essaie en Gironde en 1885, mais sans succès.

Georges-Eugène n’accepte pas de vieillir, ("Je suis un homme âgé, écrira-t-il, et non un vieillard") fidèle à lui-même il continue d’avoir une vie très active et commence à écrire ses mémoires au milieu des années 1880. Les deux premiers tomes paraissent en 1890, année où il verra disparaître sa fille aînée ainsi que sa femme Octavie.

Georges-Eugène Haussmann décède brutalement le 11 janvier 1891 dans son appartement parisien à l’âge de 82 ans, comme il l’avait souhaité : "Debout, comme tant d’hommes de la forte génération à laquelle j’appartenais." [9]

Il est enterré le 15 janvier 1891, presque à la sauvette : nul représentant de la ville de Paris, de la préfecture de la Seine ni bien sûr du gouvernement… La musique du 131ème régiment d’Infanterie rend les honneurs statutairement dus au grand-croix de la Légion d’honneur, quelques amis napoléoniens sont là… Moins de trois cents personnes pour l’accompagner à sa dernière demeure, au père Lachaise, à quelques pas de son "copain de classe" Alfred de Musset.

*

JPEG - 46.8 ko
Le tombeau du préfet de la Seine au père Lachaise

Notes

[1Les conseils de préfecture étaient les ancêtres de nos tribunaux administratifs, ils ont été créés en 1800 et dissous en 1926.

[2Les gardes nationaux placés sous les ordres de Georges-Eugène, qui assurent la sécurité des bureaux de vote lors des élections du président de la République au suffrage universel, n’hésitent pas à donner des consignes de votes claires : "n’oubliez pas le neveu du petit caporal…"

[3Louis Napoléon Bonaparte est d’ailleurs le premier président de la République française.

[4Émile Ollivier est propriétaire du domaine château la Moutte à St Tropez, l’une des belles demeures de la côte dont on commence tout juste à percevoir le potentiel touristique. D’ailleurs, Haussmann est l’un des premiers à entrevoir ce potentiel et quelques années plus tard, lorsque ses moyens financiers le lui permettront, il fera l’acquisition du mont Boron, en baie de Nice, sur lequel il fera bâtir une somptueuse propriété qu’il ne pourra hélas garder, ses moyens financiers ne le lui permettant plus...

[5L’opération RUBICON est le nom de code du coup d’État du 2 décembre 1851 par lequel, en violation de la légitimité constitutionnelle, Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française depuis trois ans, conserve le pouvoir à quelques mois de la fin de son mandat, alors que la Constitution de la Deuxième République lui interdisait de se représenter.

[6Résultats du plébiscite de décembre 1851 : 7 439 216 "oui" contre 649 737 "non".

[796,8 % de votants, 7.839.532 de "oui", 253.145 de "non", 2.062.798 d’abstentions

[8Voici le portrait de Georges-Eugène Haussmann dépeint par Fialin de Persigny, alors ministre de l’Intérieur : "J’avais devant moi un de ces types les plus extraordinaires de notre temps. Grand, fort, vigoureux, énergique, en même temps que fin, rusé, d’un esprit fertile en ressources, cet homme audacieux ne craignait pas de se montrer. Avec une complaisance visible pour sa personne, il m’exposait ouvertement ce qu’il était…[…]. Pendant que cette personnalité absorbante s’étalait devant moi avec une sorte de cynisme brutal, je ne pouvais contenir ma satisfaction. Pour lutter, me disais-je, contre les idées, les préjugés de toute une école économique, contre des gens rusés, sceptiques, sortis la plupart des coulisses de la Bourse ou de la Basoche, peu scrupuleux sur les moyens, voici l’homme tout trouvé. Là où le gentilhomme de l’esprit le plus élevé, le plus habile, du caractère le plus droit, le plus noble, échouerait infailliblement, ce vigoureux athlète, à l’échine robuste, à l’encolure grossière, plein d’audace et d’habileté, capable d’opposer les expédients aux expédients, les embûches aux embûches, réussira certainement. Je jouissais d’avance à l’idée de jeter cet animal de race féline au milieu de la troupe de renards et de loups ameutés contre toutes les aspirations généreuses de l’Empire."

[9Il est en train de dîner avec quelques amis lorsqu’il est victime d’un malaise. On appelle un médecin qui diagnostique une grave congestion pulmonaire. Georges-Eugène se retire dans sa chambre et se couche seul. Un quart d’heure plus tard ses amis rentrent dans la chambre pour prendre de ses nouvelles. Georges-Eugène vient de décéder.



Version imprimable de cet article Version imprimable

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette