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L’entrée du 144ème RI dans la Grande Guerre.

C’est au travers des carnets de route et de la correspondance de son grand-père, Charles de BERTERECHE de MENDITTE, commandant la 4ème compagnie du 144ème Régiment d’Infanterie (RI) en 1914, que le général (2s) Alain FAUVEAU a fait revivre l’entrée en guerre de ce régiment aux amis du Vieux Blaye, le samedi 29 septembre dernier, dans la salle de réunion du syndicat viticole, que nous tenons une fois de plus à remercier chaleureusement.

Conférence émouvante.

En effet, Charles de MENDITTE a été l’acteur direct et le témoin privilégié de ces premièrs engagements particulièrement meurtriers où les jeunes recrues du Blayais, mais aussi de toute la Gironde, découvraient la terrible réalité d’une guerre de l’ère industrielle à laquelle ils étaient si peu préparés…

L’article qui suit permettra à ceux qui n’ont pas pu assister à cette conférence d’en découvrir une synthèse.

Nous y avons ajouté bon nombre de précisions pour cadrer le propos, certes, mais également en réponse aux principales questions que pourraient se poser nos lecteurs, à l’instar de ce qui fut fait par l’auditoire.

Pour une meilleure compréhension des lignes qui suivent, il nous a paru utile de placer en préambule quelques points de repères chronologiques sur le déclenchement des hostilités en ce milieu de l’année 1914. Les évènements concernant le 144ème RI figurent en italique.

28 juin, assassinat à Sarajevo, par un nationaliste serbe, de l’archiduc héritier d’Autriche et de son épouse.

Juillet : forte de l’appui de l’Allemagne, l’Autriche se propose d’éliminer la Serbie qu’elle attaque le 28. Mobilisation partielle en Russie (le 29) en Allemagne et en France.

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Affiche annonçant la mobilisation.

Août :

  • le 1er l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, mobilisation générale en France.
  • Le 2, les Allemands envahissent le Luxembourg. Le 144ème RI accueille les réservistes venus complétés ses rangs.
  • Le 3, déclaration de guerre de l’Allemagne à la France.
  • Le 4, les Allemands envahissent la Belgique. Le 144ème RI est à effectif complet (3814 hommes).
  • Le 5, l’Angleterre déclare la guerre à L’Allemagne. Le 144ème RI traverse Bordeaux dans la liesse générale pour embarquer en gare de la Bastide, trois trains sont nécessaires pour enlever l’ensemble du régiment (les hommes, mais aussi les 180 chevaux et 59 voitures à 2 ou 4 roues).
  • Le 6, débarquement en Belgique des premières troupes anglaises. Le 144 effectue un voyage en train en direction de la Lorraine.
  • Le 7, l’armée française pénètre en Alsace.Le 144ème RI débarque dans la région de Vaucouleurs. Début de la concentration du 18ème CA (Corps d’Armée) auquel appartient le régiment.
  • Du 8 au 14, début de la bataille des frontières : les armées françaises attaquent en direction de la Sarre. Elles sont arrêtées, puis repoussées.
  • Du 14 au 19, offensive française en Alsace. Retraite générale de l’armée belge.
  • Devant la forte poussée allemande en Belgique (Liège est pris le 17 août), le 18ème CA est retiré du front lorrain et expédié de toute urgence vers le Nord.
  • Le jeudi 20, transporté en train depuis la Lorraine, le 144 débarque à Sains-du-Nord, prés de la frontière belge.
  • Le vendredi 21, il entame une série de marches pour aller à la rencontre de l’ennemi.
  • Le dimanche 23 au matin, le régiment est réveillé par le bruit du canon, son engagement est proche. A 11h30 il se déploie. A 16h30, il reçoit l’ordre d’enlever le pont de Lobbes aux mains des Allemands, la bataille de Charleroi vient de débuter pour le 144, il va y perdre 468 des siens.

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Charles de MENDITTE

Ici en tenue de lieutenant-colonel, alors qu’il était commandant en second du 144ème RI.

"… Dans cette fête du souvenir, de la solidarité et de l’affection, la grande famille militaire devait avoir sa place… Vous êtes tombés les premiers sur ce chemin sanglant, vos noms sont en tête de la liste douloureusement allongée, mais le sang des autres n’a pas effacé celui des martyres du début… Dormez en paix mes braves camarades, vous avez noblement, complètement accompli votre tâche, votre sacrifice n’a pas été inutile… Après vous, d’autres sont tombés dans la mêlée, les batailles ont succédé aux batailles mais le souvenir du grand choc du début, plane encore sur l’histoire de la guerre…"

C’est en ces termes que Charles de Menditte, commandant en second du 144ème Régiment d’infanterie, s’exprima le 23 août 1920 à Lobbes en Belgique lors de la commémoration de cette opération au cours de laquelle le régiment avait connu le baptême du feu, le 23 août 1914.

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Déplacements initiaux du 144ème RI

Au cours de cette opération improvisée, le régiment perdit en 24 heures, 12 officiers et 456 sous-officiers et soldats dont 44 appartenaient à la 4ème compagnie qu’il commandait. A l’issue de cette cérémonie au cimetière militaire du 18ème Corps d’Armée, où il manifesta au nom du 144ème R.I. sa reconnaissance pour ces soldats tombés au champ d’honneur dans les combats du début de la guerre, il prononça un deuxième discours devant le monument du capitaine Thomiré qui commandait la 2ème compagnie du 144ème R.I. et qui était tombé à ses cotés, victime d’un tir d’artillerie fratricide.

Charles de Menditte fut lui aussi victime de l’artillerie le 24 septembre 1914 à proximité du moulin de Vauclair près de Craonne. Après hospitalisation et rééducation, il reprit du service, d’abord comme instructeur à La Valbonne en 1916, puis en Roumanie sur le front oriental en 1917. Rentré en France en 1918 après avoir vécu la Révolution russe, il participa à la tête du 415ème Régiment d’infanterie à la dernière offensive de la guerre sur la Meuse en novembre 1918 avant de partir pour le Liban et la Syrie .

Mais le début de la guerre des "Pantalons rouges", a certainement été le tournant de sa carrière militaire et l’épreuve de vérité pour cet officier de troupe expérimenté et fier. Agé de 45 ans, sorti de St-Cyr depuis 20 ans, capitaine depuis 8 ans, il avait effectué ses premières armes au Tonkin dans la Légion étrangère en début de carrière, puis assuré les fonctions de chefs de section et de commandant de compagnies dans différents régiments d’infanterie à Amiens, Verdun, Mont-de-Marsan puis Bordeaux.

Qualifié de "modèle parfait de l’officier de campagne", appréciation élogieuse portée par son colonel à la veille du début des hostilités, Charles de Menditte aborda l’épreuve de la guerre avec lucidité et inquiétude mais aussi avec détermination et résignation.

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Déplacements à pied en Lorraine.

A peine débarqué du train à Vaucouleurs, le 144ème RI entame toute une série de déplacements à pied pour la concentration du 18ème CA.

Il faisait preuve d’une grande lucidité et même de prémonition en prévoyant que cette guerre serait longue et meurtrière alors que la liesse populaire et les discussions de popote envisageaient plutôt une guerre sinon facile du moins rapide. Une promenade militaire pour les uns, une guerre fraîche et joyeuse pour les autres. Charles de Menditte, qui avait connu l’expérience du combat au Tonkin, était conscient que les choses sérieuses allaient maintenant se dérouler en Europe. Même s’il prévoyait que la guerre serait difficile, il n’imaginait pas en quittant Bordeaux en août 1914 que son absence allait durer six ans.

Sur le plan professionnel, il n’avait qu’une confiance limitée dans le niveau de préparation de l’armée française et sur ses capacités pour affronter l’armée allemande. Le manque d’expérience de l’encadrement d’une armée qui n’avait pas été engagée depuis 43 ans, les modalités de promotion au sein de la hiérarchie basées sur les relations politiques plus que sur le professionnalisme, les scandales de l’époque, l’antimilitarisme latent… n’étaient pas fait pour le rassurer. Les "limogeages" du début de la guerre lui donneront raison.

Pourtant, Charles de Menditte faisait preuve d’une parfaite détermination pour une raison simple : il allait enfin faire le métier qu’il avait choisi en participant à une guerre qu’il jugeait dans son for intérieur, indispensable pour le pays. Il se sentait par ailleurs sûr de lui et prêt pour l’action après 20 ans de service et de commandement. Il aurait évidemment préféré partir en guerre avec ses légionnaires "qui allaient à la mort froidement et sans chercher à s’étourdir par des cris", plutôt qu’avec ces bordelais du 144ème Régiment d’Infanterie qui n’avaient connu, au mieux, que les manœuvres de temps de paix.

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Déplacement vers la Belgique.

Une fois débarqué du train, le 144 entame une longue marche qui va l’amener au contact de l’ennemi, à Lobbes.

Ayant le sens du devoir et une conscience aiguë de ses responsabilités, c’est cependant avec une certaine résignation que Charles de Menditte embarqua à Bordeaux le 5 août 1914 pour rejoindre la Lorraine. Son état d’esprit et même son angoisse avant les combats meurtriers auxquels il allait participer à la tête de sa compagnie sont perceptibles dans ses mémoires. La veille de son premier engagement dans la bataille de Charleroi en Belgique le 23 août 1914, profitant d’une halte à Thirimont, il se rendit dans l’église du village et y prononça cette prière en forme de testament qui témoigne de ses angoisses personnelles : "Mon Dieu, pour ne pas avoir à m’occuper de ma peau dans le combat, je vous la confie, faites-en ce que vous voudrez, mais si je suis tué, chargez-vous des êtres si chers que je laisse sur cette terre ".

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Itinéraire de la retraite de Belgique.

Les 29 et 30 août, un coup d’arrêt sera tenté à hauteur de Guise. Il se soldera par un échec.

Dans cette première période portant sur les débuts dramatiques de la Grande Guerre, nous suivrons Charles de Menditte et sa compagnie du 144ème R.I. depuis la mobilisation à Bordeaux au début du mois d’août jusqu’à Craonne à la fin du mois de septembre 1914. Ses carnets de campagne, diverses correspondances écrites ou reçues à l’époque, et ses impressions de guerre écrites à l’hôpital de Lorette de Bordeaux pendant son hospitalisation nous feront revivre les horreurs de cette guerre.

Il convient de noter que Charles de Menditte, débarqué initialement en Lorraine avant d’être engagé dans une opération offensive en Belgique où le 144ème R.I. a connu le baptême du feu, participant à un coup d’arrêt sur l’Oise pendant la retraite des armées alliées, puis engagé dans l’offensive générale destinée à repousser les armées allemandes au delà de l’Aisne, n’a jamais eu le sentiment de participer à des phases déterminantes et historiques de la guerre de mouvement, en l’occurrence aux combats de Charleroi, de Guise et de la bataille de la Marne. Loin du haut commandement de l’armée, souvent sans ordre, ayant sous les yeux une armée mal commandée et manquant parfois de courage, il va surtout faire tout son possible pour remplir les missions qui lui seront confiées lors d’opérations improvisées et tenter d’épargner la vie de ses hommes dont il se sentait responsable et même comptable. A cette époque, à son niveau de responsabilité, un capitaine était aussi un exécutant ce qui n’interdisait pas d’avoir l’esprit critique. Charles de Menditte a été ainsi amené à juger sévèrement les fautes de commandement qu’il a constatées sur le terrain pendant ces débuts de la guerre, jusqu’à confier à son carnet de campagne ce jugement lapidaire : "Que l’on mette au musée les gens qui nous commandent mais que l’on nous en débarrasse !" Des vœux qui seront exhaussés au début de la bataille de la Marne.

Le bilan de ces deux mois de campagne, au cours desquels la 4ème compagnie va marcher pendant près de 500 km, a été catastrophique pour l’armée française et particulièrement lourd pour le régiment et la compagnie de Charles de Menditte : 1940 hommes soit les 2/3 du régiment ont été mis hors de combat, dont 132 hommes appartenaient à la seule 4ème compagnie dont l’effectif était de 250 hommes au départ de Bordeaux.

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Après la bataille de la Marne.

Le 144ème RI est engagé dans la région de Craonne du 13 septembre au 15 octobre. Il y perdra 852 hommes à Craonne et 420 à Craonnelle. La guerre des tranchées débute, elle durera 4 longues années.

Autant dire que cette campagne de deux mois avec le 144ème R.I. a été pour lui un drame personnel sur le plan physique et une déception sur le plan professionnel. En effet, il allait y perdre sinon la vie du moins ses espoirs de carrière en se retrouvant invalide après avoir été cloué sur un lit d’hôpital pendant une année, et ce qui était aussi important pour lui, y perdre une partie de ses illusions sur les capacités de combattre et de vaincre d’une armée à laquelle il avait consacré toute sa vie. Si le Tonkin avait été un rêve pour cet officier, les premiers mois de la Grande Guerre ont été un cauchemar où sa vocation irrévocable et sa confiance inébranlable dans la Providence ont été mises à rude épreuve.

"Devant la mort, on ne délègue pas ses pouvoirs" écrit-il dans ses mémoires. Homme d’honneur et de devoir, profondément humain, animé par une volonté et une énergie peu communes, Charles de Menditte reprit sa place, malgré son handicap physique, à la tête de formations d’Infanterie pour mener d’autres combats jusqu’à la fin de la guerre et participer ainsi à la victoire finale. Une revanche pour lui contre l’adversité, et une belle leçon de courage et d’engagement ayant valeur d’exemple pour le 144ème Régiment d’Infanterie qu’il commanda en second de 1920 à 1922 à son retour de Syrie.

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En complément de cette conférence et en rapport avec le fructueux dialogue qui s’est instauré dans l’auditoire, voici une synthèse des sujets abordés. [1]

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La situation politique et sociale des principaux protagonistes.

Énorme puissance industrielle et démographique (66 millions d’habitants), l’Allemagne unifiée par Bismarck est animée d’un impérialisme expansif qui a sa base dans les théories pangermaniste et les besoins de débouchés économiques. Alliée à l’Autriche-Hongrie, "brillant second", et à l’Italie, elle représente au cœur de l’Europe l’élément prédominant par le nombre, la production industrielle ainsi que par la puissance militaire et navale.

Cet impérialisme a provoqué les alliances anglo-franco-russe et l’Allemagne se sent encerclée. Cette sensation d’encerclement et la volonté de puissance pousseront ses dirigeants à une attitude intransigeante après l’attentat de Sarajevo.

En France, l’affaire Dreyfus a divisé profondément le pays entre les partisans de la culpabilité (globalement la droite) et ceux de l’innocence (globalement la gauche). Elle provoque la formation du bloc des Gauches à l’antimilitarisme et à l’anticléricalisme violent (affaire des fiches, rupture du concordat).

Si la menace allemande réveille l’esprit national dans les années qui précédent 1914 et donne à la Nation la volonté de vaincre, il est trop tard pour rattraper le retard matériel accumulé depuis près de 20 ans.

L’incurie des dirigeants français, militaires et politiques (les premiers étant choisis par les seconds...) sera payée au prix fort : celui du sang des soldats.

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Bilan mensuel des pertes au cours de la Grande Guerre

Au cours des mois d’août et de septembre 1914 les pertes (morts, disparus ou prisonniers) vont atteindre 329 000 hommes.
(Sources : service historique de la Défense).

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Les doctrines militaires française et allemande en 1914.

Comme chaque fois, c’est par l’étude des conflits les plus récents qu’ont été élaborées les deux doctrines.

En l’occurrence, il s’agit d’une part, de la guerre du TRANSVAAL, ou guerre des Boers, qui a duré d’octobre 1899 à mai 1902, et, d’autre part, de la guerre russo-japonaise entre février 1804 et septembre 1905, connue également sous le nom de guerre de MANDCHOURIE.

Ces conflits révèlent deux grands principes contradictoires : la prépondérance terrifiante du feu, tant de l’infanterie que de l’artillerie, et la primauté de l’esprit offensif (japonais) contre l’esprit défensif (russe).

Cependant les conclusions qui en sont tirées différent radicalement de part et d’autre du Rhin.

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Fantassins français se préparant à l’assaut.

Mal camouflé, peu instruit, le fantassin français paiera cher son amateurisme.

En France, bien que constatant la violence du feu, le principe de l’offensive à outrance l’emporte. Ainsi, l’infanterie doit être lancée vigoureusement en avant, accompagnée par une artillerie de campagne légère (elle sera composée de 3 800 canons de 75 mm, jugé seul apte à suivre le rythme de l’attaque). L’organisation du terrain imposée par toute attitude défensive est proscrite, quant à l’artillerie lourde, jugée trop peu mobile, elle est carrément négligée (moins de 300 pièces). Animée par un indiscutable esprit de revanche, recherchant ardemment le choc, l’armée française de 1914 privilégie la rapidité sur la méthode.

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Fantassins allemands se préparant à l’assaut.

Doté d’un uniforme favorisant le camouflage, n’hésitant pas à ramper pour utiliser le terrain, le fantassin allemand sait faire la guerre.

En Allemagne, l’offensive, considérée également comme primordiale, ne doit en revanche pas être une simple ruée vers l’avant. L’idée au point de vue tactique, comme stratégique, consiste à rechercher la fixation frontale de l’adversaire tout en menant une manœuvre d’enveloppement afin de l’attaquer sur l’un de ses flancs. Cette tactique est assurée par l’engagement rapide des unités, la prise de possession des observatoires et la conquête de la supériorité par le feu (artillerie de campagne de 6400 pièces ; artillerie lourde et à grande puissance comprenant plus de 2000 pièces d’un calibre allant du 150 au 420 mm). Le culte de l’offensive n’ayant pas fait oublier l’intérêt de la défensive à certains points et à certains moments, les unités allemandes s’y sont préparées avec méthode : elles se couvrent par des obstacles, s’enterrent systématiquement à l’arrêt et savent combiner leurs feux défensifs. L’armée allemande de 1914 est un outil offensif, discipliné, souple et puissant.

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Il importe de souligner que ces deux doctrines correspondaient tout à fait (ce n’est pas un hasard…) aux souhaits des dirigeants des deux pays :

  • en France, elle permettait de ne pas consacrer trop de moyens financiers à la préparation de l’Armée et de la Marine, même si la course aux armements a été intensifiée à partir de 1910 et surtout en 1913 ;
  • en Allemagne, elle permettait de magnifier la puissance économique du pays tout en offrant des débouchés nombreux à l’industrie lourde.

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Les plans de campagne.

Les deux grands états-majors ont soigneusement préparé, pendant des années, les plans permettant d’effectuer la mobilisation, puis la concentration des unités en fonction de l’engagement initial (plan de campagne) qu’il prévoit pour ses forces. Ces différents documents étant bien évidemment cohérents entre eux et conformes en tout point de vue à la doctrine en vigueur dans chacune des armées.

En France, c’est le plan XVII.
Succédant au plan XVI qui proposait une attente défensive et un élargissement du front jusqu’à la Belgique en mobilisant tous les réservistes, [2] le plan XVII adopté par le général Joffre en 1911, concrétise le principe de "l’offensive à outrance". Au risque de paraître caricatural, il est possible le résumer ainsi : "réussir la mobilisation de 3 580 000 hommes ; le transport et la concentration de prés de 1 635 500 d’entre eux depuis toutes les régions de France vers la frontière du Nord-Est ; reformer les unités et les engager "droit devant" pour reconquérir nos deux provinces.

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Les plans de campagne.

Cette superposition des plans Schlieffen (en rouge) et XVII (en bleu) est tout à fait théorique, puisque les choses ne se passèrent pas comme les avaient prévues les uns et les autres.

En Allemagne, c’est le plan Schlieffen.
Élaboré en 1905 sous la conduite du comte von Schlieffen, général en chef de l’armée allemande, puis modifié par von Moltke, son successeur à partir de 1906, le plan Schlieffen vise un but stratégique précis : écraser rapidement l’armée française avec 90 % des moyens pour ensuite basculer toutes les forces à l’Est afin d’affronter victorieusement la Russie, jugée plus lente à mobiliser. Pour cela l’idée de manœuvre est incroyablement audacieuse pour l’époque : contenir les attaques françaises qui ne manqueront pas de se produire sur le secteur de l’Alsace-Lorraine et, simultanément, déborder très largement en traversant le Luxembourg et la Belgique pour aborder le flanc gauche de la même armée française et la prendre en tenaille.

Remarque.

Si le plan de campagne français apparait visiblement timoré et bien dans la logique de "l’offensive à outrance", celui des Allemands apparait manifestement présomptueux... En effet, Shlieffen imposait à l’aile droite de son armée un parcours de plus de 600 km en territoire ennemi avant d’atteindre ses objectifs... Les modifications apportées par Moltke ne parviendront pas à supprimer les problèmes posés par les énormes distances que nécessite une manœuvre d’enveloppement de cette envergure et le grand état-major français saura utiliser opportunément cette faille dans le dispositif allemand pour lancer la bataille de la dernière chance : celle de la Marne.

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L’équipement du soldat français.

L’équipement du soldat de 1914 est très proche de celui de 1870, qui aurait pu être porté par son père, comme ce fut souvent le cas.

Il comprend :

Sur l’homme :
- un képi de drap, modèle 1884, recouvert d’un manchon de toile bleue,
- une capote, modèle 1877 en draps de laine gris de fer bleuté,
- une cravate, rectangle en coton "bleu marin",
- un pantalon, dit garance, modèle 1867,
- deux jambières, adoptées en 1912,
- deux brodequins cloutés, modèle 1912,
- un couteau personnel de type non défini et qui sert d’outil universel.

Accroché au ceinturon et maintenu par des bretelles appelées "brelages" :
- un bidon de 1 litre recouvert de drap (pour éviter le bruit et maintenir une certaine isolation thermique),
- un quart en fer de 25 cl ;
- trois cartouchières, modèle 1888, contenant 120 cartouches de dotation initiale (soit environ 3,4 kg).

Dans le sac à dos ( environ 21 kg) :
- les vivres de réserve (essentiellement des conserves),
- les effets de rechange (caleçon et tricot de corps, chemise),
- un ustensile de campement collectif (gamelle ou bouthéon),
- un outil (pelle, pioche ou serpe),
- un petit fagot de bois sec,
- des chaussures de repos à tige en toile,
- une couverture roulée dans une toile de tente,
- les effets personnels (de quoi écrire, mais aussi tout ce que le porteur du sac jugeait indispensable…).

Dans la musette en toile de lin, portée en bandoulière (1,5 à 2kg) :
- les vivres du jour (le plus souvent : morceau de lard, œuf dur, bout de fromage, morceau de saucisson, bout de pain, tabac),
- une gamelle individuelle,
- une cuiller et une fourchette,
- les objets de toilette (réduits le plus souvent à un morceau de savon et à un morceau de tissu faisant office de gant de toilette et/ou de serviette).

Porté à la main ou accroché à l’épaule :
- le fusil, dit Lebel, modèle 1886 (4,2 kg) et son épée-baïonnette, modèle 1886 (0,6 kg).

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L’équipement du fantassin en 1914.

L’ensemble dépasse les 30 kg (dont 8,2 kg pour l’armement et les munitions).

Contrairement à bien des idées reçues cela n’était pas excessivement lourd. Pour s’en convaincre il suffit de se souvenir que le légionnaire romain, comme le grognard de Napoléon, portait près de 40 kg et que l’équipement du fantassin d’aujourd’hui pèse en moyenne 35 kg. [3]

Remarque :

L’on notera que le soldat n’est guère protégé contre la pluie et que la couleur de son pantalon le met en évidence dans le paysage environnant.

Si la visibilité était nécessaire sur le champ de bataille enfumé par la poudre noire, elle devient un handicap après l’invention de la poudre sans fumée en 1884. Toutefois, les tentatives faites pour transformer l’uniforme échouent pour des raisons multiples, tant politiques, psychologiques qu’économiques. L’instabilité ministérielle n’aide pas à convaincre les parlementaires et l’opinion publique (la presse écrite suite de très prés ces affaires...) de la nécessité de ce changement surtout que dans l’inconscient collectif cette tenue, celle de l’humiliation de 1871, doit être celle de la revanche. En outre, dans le code d’honneur qui va si bien avec l’esprit de "l’offensive à outrance" il faut affronter l’ennemi de face et non chercher à se dissimuler. Par ailleurs, il est recommandé que l’uniforme soit beau pour que le soldat se sente à son avantage. Enfin, à tout cela s’ajoute de basses considérations matérielles : le ministère des Finances ne comprend pas pourquoi gaspiller des sommes importantes, si les dotations en place correspondent aux plus belles qualités des fantassins français ? Après tout, il est à court terme moins onéreux de développer le "moral" que d’adapter les équipements ! (comptes rendus des débats parlementaires publiés au Journal officiel).

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Image de propagande.

On cherche à exalter le patriotisme en ne montrant que des images "propres", sans cadavres amis...


Notes

[1Bien évidemment, les réponses ci-dessus sont plus élaborées que celles données de vive voix : le temps a permis de les mettre en forme et aussi de mieux les cibler.

[2présenté le 9 juillet 1911, par le général Michel, chef d’État-Major et président du Conseil supérieur de la guerre, ce plan sera rejeté à l’unanimité par les membres du Conseil. Le ministre de la Guerre, Adolphe Messimy, ira même jusqu’à qualifier le général Michel "d’incapable" et le destituera de ses fonctions le 28 juillet, en Conseil des ministres.

[3Sont inclus dans ce total : les vivres (nourriture et eau), les différentes munitions, la tenue de combat, les effets de protection, le système de transmission, l’arme avec tout ce qui s’y rapporte aujourd’hui, notamment l’optronique et les piles indispensables au fonctionnement de l’ensemble… On notera également qu’en Afghanistan le poids moyen de l’équipement d’un soldat de la coalition dépassait les 40 kg et qu’il pouvait être largement supérieur (de l’ordre de 55 kg) dans certains cas, comme par exemple pour un tireur à la mitrailleuse Minimi.
Enfin, lors de l’opération SERVAL au Mali, au printemps 2013, les soldats opérant dans le massif de l’Adrar des Ifoghas ont dû effectuer de longs déplacements à pieds en portant un équipement de plus de 50 kg, dont 6 à 8 d’eau (avec des températures dépassant parfois les 50°, la consommation d’eau atteint les 5 à 6 litres par jour). On comprend alors pourquoi l’entrainement physique prend une telle importance dans l’infanterie.



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