Accueil > Documentation > Articles > La campagne de Pugnac

La campagne de Pugnac

Grâce à l’un de nos fidèles adhérents, par ailleurs Président du conservatoire de l’estuaire de la Gironde, il s’avère que ce texte date d’une période plus récente que celle à laquelle nous avions initialement pensé.

En effet, selon toute vraisemblance, il relate des évènements qui se sont produits en mars 1848, à une époque ou les autorités éprouvaient quelques difficultés à faire reconnaître au bon peuple la toute nouvelle 2ème République...

Rédigé très probablement à la fin des années 1850, ce texte écrit en vers, a fait l’objet d’une publication, sous la forme d’un feuilleton intitulé "Campagne des Camageots", entre janvier et mai 1869, dans le journal "l’Éspérance".

En tout état de cause, le cahier manuscrit donné à la SAVB par M. Robert Lamoré, longtemps chirurgien dentiste à Blaye, présente toutes les caractéristiques d’un document original.

Les noms de famille figurent en gras.

Ran, ran, plan, plan Dieu puissant quel vacarme !

Ran, ran, plan, plan, ran, plan, c’est le signal d’alarme…

La générale oh ciel Rousset [1] m’entends-tu pas ?

Tarare, tarare près de notre porte ce bruit de pas ?

Tarare, tarare près de cette fenêtre,

Je viens de voir une ombre, un assassin peut-être ?

Mon cœur me le dit trop, Rousset mon seul amour

Ce signal est celui de mon dernier jour,

On frappe à notre porte, hélas ! L’heure est arrivée !

Je me meure.

Rousset !

Soit donc calme, apporte ma tenue,

Comme un digne grognard je veux m’en revêtir,

Si le fatal moment a sonné de mourir,

Je veux qu’on sache au moins de quel bras je me mouche,

Et brûler bravement ma dernière cartouche.

On frappe au dehors.

Qui va là ? Répondez !

Une voix :

Pardon mon commandant,

Reconnaissez la voix d’un fidèle adjudant

Il veut vous prévenir et son devoir l’ordonne

Que si le tambour bat et si la trompette sonne

C’est qu’un courrier du district de Pugnac

Annonce du pays l’incendie et le sac

Les citoyens pressés sur la place publique

Brûlent d’un humble feu pour notre république

Ils iront sans regret s’exposer à la mort

Mais il leur faut un chef pour guider leur essor

C’est en vous qu’ils ont mis toute leur confiance

Accourez, vous aussi, vous sauverez la France

A ces mots enflammés d’un légitime orgueil

Rousset de sa maison touche bientôt le seuil

Il court sans réfléchir qu’il n’a rien sur la nuque

Et qu’au-dessus du lit pend encore sa perruque

Il va franchir la porte, le sabre à la main

Il voudrait tenir tête à tout le genre humain

Tant est fougueux chez lui l’amour de la patrie

Il a les yeux en feu mais une voix lui crie

Où cours-tu malheureux tu ne penses donc pas ?

Que tu nous plonges tous dans un commun trépas,

Que si le malheur frappe une tête si chère,

Je perds un noble époux, tes fils un noble père

Si longtemps recueilli dans la paix du foyer

Que n’es-tu sourd à cet instinct guerrier ?

Qu’un premier mouvement rend l’ardeur trop funeste

Au nom de Marinette, oh reste Rousset, reste !

Mais le devoir enfin l’emporte sur l’amour

Le généreux guerrier obéit au tambour

Et dirige ses pas vers cette verte allée

Où la garde civique est déjà rassemblée !

Remis de tout point d’une folle épouvante

Dans l’œil de son voisin chacun cherche à comprendre

Par où vient l’ennemi dont on doit se défendre !

Si Bordeaux est en feu, si le gouvernement,

Vient d’éprouver encor un bouleversement,

Pour un œil, oh le spectacle étrange

D’instruments de trépas quel bizarre mélange !

Dans cet élan qu’inspire un zèle généreux

Pour être plutôt prés tout est arme pour eux !

Alors on aurait vu l’homme au nez Gabaroche [2],

Dégainant brusquement un couteau de sa poche

Bitaubec [3] pour faire tirer partie de son métier,

D’une plaque en fer blanc se fait un bouclier

Tagereau [4] son collègue en dépit du burlesque

Orne sa large main d’un pinceau gigantesque

Maillet le petit lord veut payer son tribut

Il brandit un balais, son vulgaire attribut !

Lassus d’un carreau s’arme comme un hercule

Après lui vient Marchal qui jamais ne recule

Et que du régiment gardant le souvenir

De ciseaux tout rouillés a soin de se munir.

Lagrèze, Lafaurie, Eymas [5] et Corriveau [6]

Détachés brusquement de leurs profonds travaux

Ont trouvé sous leurs mains l’arme qui les distingue

Chacun agite au vent une énorme seringue.

Bagnard [7], l’homme de fer une barre est armé

Il est suivi de près par son fils bien aimé

Couet, qui par aventure est rentré de la chasse

Crotté jusqu’au nombril arrive sur la place

Tardy [8] le haut perché, comme un tambour major

Agite un moulinet au nez de Lavassor

Ce dernier alourdi de bachiques fumées

Marche cahin-caha les paupières fermées

Près de Jeanty Neveu [9] vient Courpon le scieur

Fier d’être dans les rangs si proche d’un Monsieur

Le vieux père Gaillard  [10] brisé par les années

De ses jambes se plaint au repos condamnées

Beaupoël [11] , Merlet [12], Courtois [13] Henri, maître Robert [14],

Charsagne [15] , Clémenceau [16] marchant avec Capeter,

A côté de Bresson qu’attarde son volume

Labarre [17] est accouru le gai batteur d’enclume

Le premier porte une arme et l’autre un lourd marteau

Mais je vois arriver Brémont avec Tuffraud [18]

Lasterne de Boileau gardant la souvenance

Au combat de lutrin inspire sa vaillance

Et Emile David [19] et le tanneur Millet [20]

Vient Fourcade après lui l’égoïste Deratier

D’un millier d’autres noms qu’émoustille la gloire

En mes humbles feuilles grossirai-je l’histoire

Je m’arrête et je dis qu’au signal des tambours

Tout à fait son devoir, la ville et les faubourgs

Après quelques instant d’un trouble qui s’explique

L’ordre renaît enfin dans la garde civique

Rousset alors s’avance, on voit que dans cœur

Bouillonne un sentiment de juvénile ardeur

Il voudrait haranguer mais l’ingrate nature

Le laisse mettre en vain l’esprit à la torture

Son pilote Laprade, son ombre, son souffleur

Toujours ponctuel est absent par malheur

Tout a coup on entend au détour de la rue

Un bruit de commissaire annonce l’arrivée

Au signal du canon de la ville et du port

Bientôt paraît Gornet [21] et son état-major

De quatre carabins la jalouse cohorte

Ferme le premier rang d’une brillante escorte

Se ralliant au nom de la fraternité

Ils ont juré la fin de leur rivalité

Bras dessus, bras dessous une fois dans leur vie

Ils observent enfin l’un et l’autre sans envie

Drouet le déhanché et l’opulent Ogereau

Constant [22] le révulsif et l’indifférent Sebileau [23]

Autour de leur soleil comme autour d’une planète

Du feu de ses rayons semble parer leur tête

Et ce bien bon dieu ! Ce Gornet qui jadis

Seul dans son trou vivait de pain et de radis

Et je sais pourquoi modeste Diogène

Au milieu de l’aisance avait trouvé la gène

Que de mémoire d’homme enfermait ses fuseaux

Dans d’étroits pantalons qui dessinaient ses os

Et dont le paletot en étoffe écossaise

Avait très longtemps charmé la gente Blayaise

C’est lui-même quand un mutalus est ville

Un habit noir semblable a celui de Sebileau

Du maire son bras droit imitant l’élégance

D’un pantalon de pure laine il a fait la dépense

Un gilet vierge encore de tâche de tabac

Décore sa poitrine en guise de rabat

L’écharpe aux trois couleurs officiel emblème

De son accoutrement guerrier complète le système

Et la cocarde enfin collée à son chapeau

Comme un plumet fameux pour servir de drapeau

Arrive bientôt au front de son armée

En voyant le transport dont elle est animée

Il sent l’heure venue à moins d’être manchot

De battre, comme on doit, le fer quand il est chaud.

Soldats, concitoyens dit-il, mon cœur tressaille

A l’aspect de nos rangs disposés en bataille

Dès le premier signal l’on vous voit accourir

Fidèle au serment de vaincre ou de mourir

Le généreux élan de nos Blayais assure

Un règne glorieux à ma sous-préfecture

L’ordre chez nos voisins vient d’être compromis

Étouffons au berceau ces troubles ennemis

Je veux quatre canons chargés jusqu’à la bouche

Et dans chaque fusil une double cartouche

Malheur aux émeutiers, frappez-les sans émoi

Vous aurez satisfait la République et moi

Ce discours qui salua un bravo frénétique

Est suivi de ce cri : "Vive la République !"

Laprade à ses tambours commande un roulement

Et la force bourgeoise est en mouvement

Peut-être vous croyez, ô lecteur débonnaire

Que nos braves Blayais partant pour la guerre

D’instruments de trépas songent de se munir

Laissent à l’ennemi le soin de les nourrir

Oui de regarder dans cette longue voiture

C’est là que les guerriers trouveront leur pâture

Quatre tonneaux de vin, cinquante saucissons

Deux cents poulets rôtis, vingt-quatre chapons

Des grattons, du confit, des jambons de Mayence

Trente dindons truffés, des choux en abondance

Vingt pâtés de Strasbourg et les canards enfin

Tout ce qu’il faut pour calmer la soif et la faim

On marche, cependant quelques retardataires

Sentant se refroidir leurs instincts militaires

Combien d’entre eux passant auprès de leur maison

D’un objet oublié prétendant la raison

Laissant à leurs amis le péril et la gloire

Il leur importe peu de vivre dans l’histoire

A l’instinct du salut les pleurs d’une moitié

Mettent dans les cœurs une juste pitié

L’un se rappelle que sa femme est en couche

Et l’autre qu’une molaire endolorit sa bouche

Un asthme suffocant s’empare de Bresson

David d’une colique emplit son pantalon

L’une se plaint de ses cors, l’autre d’une migraine

Celui-ci a la fièvre et se soutient à peine

Lasterne s’est chaussé de souliers trop étroits

Tel de son lourd fusil s’est meurtri tous les doigts

Si bien que pour trois cents qui parcouraient la ville

Soixante au plus l’ont quittée d’un mille

Le reste rend alors grâce à l’obscurité

Sous le toit qu’à regret chacun avait quitté

Pendant que nos héros sur la route connue

Marchent du haut du ciel la nuit est descendue

Couvrant de son rideau monts et hauteurs d’alentour

Berges du doux espoirs d’un précoce retour

Chacun chemin faisant de sa future gloire

A ces nombreux amis trace en projets l’histoire

Doux rêve qu’un Français porte au cœur

Lui que chérit le sort ne sait qu’être vainqueur

Voit les brillants exploits du héros d’Italie

La légion bientôt touche à Fonterabie

Un repas nécessaire alors est réclamé

Car plus d’un citoyen a le ventre affamé

La grandeur du sujet interdit à ma plume

De dépeindre la soif que le jambon allume

Ajoutez à cela que je suis trop discret

Pour compter les morceaux que l’on empoche en secret

Fidèle historien je cours sans prendre haleine

Rejoindre nos héros qui sont rentrés en pleine

Le chef Rousset est un trop vieux renard

Pour confier sa marche aux chances du hasard

Afin qu’en son chemin nul écueil l’attarde

De quinze voltigeurs il forme une avant-garde

En arrière à cent pas la colonne les suit

C’est ainsi qu’à Pugnac on arrive à minuit

Un calme solennel règne tout à la ronde

En vain plongent les yeux dans cette nuit profonde

Les hardis tirailleurs cherchent de tous côtés

Les portes que l’on croit garnies de révoltés

Pas un seul mouvement, pas un cri qui vive,

Ne trahisse l’émoi d’une cité craintive.

Le calme inattendu rend les fronts soucieux

D’un danger véritable on s’arrangerait mieux

On craint de se jeter sur une barricade

Au milieu d’émeutiers placés en embuscade

On arrive sans obstacles au milieu de Pugnac

Craignant à déplorer quelques coups de Jarnac

Pendant quelques instants, on hésite, on s’arrête

Mais à la fin Laprade vient se mettre à la tête

Il entraîne Chauvet qui s’accroche Rénard [24]

Et poussé l’un par l’autre on s’avance au hasard

C’est ainsi qu’on parvient au centre de la ville,

Qui malgré les soupçons garde un aspect tranquille

Alors on ne craint de former les faisceaux

Pour goûter en bon droit un moment de repos

Du repos mais hélas pendant la nuit obscure

Quand on a le ciel pour toute couverture

Lorsque votre shako vous meurtrissant le front

Remplace forcément le bonnet de coton

Quand le seul matelas fourni par la nature

Vous offre du pavé une couche un peu dure

Lorsque pour camarade au lieu d’une moitié

Vous entendez ronfler un bataillon entier

Lorsque pour traversin vous avez votre crosse

Dont le rude confort fait naître maintes bosses

Lorsque pour compléter ce pénible destin

Vos habits sont trempés des larmes du matin

Oh ! quel repos maudit comme on bénit l’aurore.

Quand de ses premiers feux la montagne se dore

Et c’est pourtant ainsi que nos braves Blayais

Passant la nuit entière auprès des Pugnaçais

Sitôt que le soleil aux mortels vient paraître

L’habitude au village est d’ouvrir la fenêtre

On consulte du ciel les nuages errants

L’état de l’atmosphère et la marche des vents

Des bourgeois habitant la place de l’église

On ne doit pas douter qu’elle fut leur surprise

Quand les volets ouverts ils eurent sous les yeux

La milice affectant un air mystérieux

Et qui ne sachant pas trop la contenance à prendre

D’un rire mal contraint cherchait à se défendre

Cependant les bourgeois viennent de toutes parts

A demi-rassurés reparaître leurs regards

Ils cherchent à savoir quel secret ministère

Vient accomplir chez eux la force militaire

La foule qui se rend à l’office pieux

Augmente à chaque instant le nombre des curieux

Bref, dans la mission qui lui fut confiée

L’urbaine légion se voit mystifiée

Et Rousset qui croyait trouver un bacchanal

Aspire au doux loisir du foyer conjugal

L’habitude n’est pas qu’un médiocre auteur

Étrenne de lui, bienveillant lecteur

Mais de notre retard admettez pour excuse

Qu’une bride de cheval ayant brisé notre muse

Nous avons dans le lit fièrement racheté

De quelques traits railleurs l’humble méchanceté

Maintenant que la fièvre a quitté notre couche

Pour chanter nos héros il faut s’ouvrir la bouche

Nous les avons laissés au milieu de Pugnac

Maudissant l’impromptu d’un glacial bivouac

Et qui donc tout meurtri d’une nuit sur la dure

N’éprouve le besoin de quitter son armure

Mais ils ont beau gémir sur leurs instants perdus

Les ordres désirés sont en vain attendus.

Bientôt l’instinct privé oublie la discipline

Chacun isolément vers Blaye s’achemine

Et de ces rangs si fiers promptement éclaircis,

Le peu qui reste est lui-même indécis

Nous avons vu plus haut qu’au premier cri d’alarme

Chaque bourgeois Blayais saisit son arme

Mais un ordre formel avait aux canonniers

Prescrit de présider au salut des foyers

Malgré la noble ardeur des soldats

Ils avaient du subir un maudit rabat

Résigné à leur sort et la mèche à la main

Ils attendaient le jour du lendemain

J’ai dit mèche à la main, dérision amère

Artilleurs sans canons, que pouvaient-ils faire ?

N’importe avec l’ardeur dont ils étaient animés

Du fait de leurs bancals ils étaient assez armés

Voyez aux yeux de Pyot leur brave capitaine

Le dépit du devoir qui prés des murs l’enchaîne

A Vignaud comme lui morne l’œil attendu

Il semble répéter fameux qu’en dis-tu ?

Mais qu’entends-je ? D’où vient cette rumeur subite

Un édit de Gormet il prescrit qu’au plus vite

Tout ce que Blaye encore conserve de guerriers

De ces amis partager les lauriers

O joie en un coin d’œil est accouru

Et des coteaux de Cars la route bien connue

Voit bientôt défiler avec ses officiers

L’uniforme brillant des braves canonniers

Quel est ce vieux papa que l’on voit apparaître

Et qui seul impassible auprès de sa fenêtre

Fume son brûle gueule et fait l’indifférent

Devant la noble ardeur d’un public conquérant

Hélas depuis quinze jours la faction rivale

Contre ce candidat a meurtri la cabale

Et fit évanouir par un fatal hasard

Un légitime orgueil de graines d’épinards

Comme Achile en sortant après un tel déboire

A culotter sa pipe il met toute sa gloire

Le nuage fumeux de sa bouche échappé

Lui réduit chaque jour son doux rêve trompé

Et son affection pour le sort de la France

Au corps municipal borne son espérance

Mais de notre sujet je vois que nous sortons

Il nous faut revenir lecteurs à nos moutons

Pardonnez-moi ce mot qu’on s’en prenne au proverbe

Dieu garde que j’insulte à nos héros en herbe

Les canonniers à peine arrivaient prés de Cars

Quand ils virent vers eux se diriger épars

Leurs premiers compagnons qui partis depuis la veille

Aux ordres de leur chef avaient été sourds d’oreille

Et qui de leur moitié privés depuis deux jours

Revenaient au bercail sans fifre ni tambour

Dirai-je frappés d’un remord salutaire

Avec les artilleurs ils firent face arrière

Ensuite laissons-les de Pugnac revenir

Car sur tous ces détails pourquoi s’appesantir

Et qui pour saluer les vainqueurs de Pugnac

En ce jour solennel a quitté les Boussac

L’orgueilleuse Belemer [25]
Se plait à coudoyer les dames St Aulaire [26]

Et qui de la rue du Rat jusqu’au chemin pourri

D’un regard dédaigneux à peine elle sourit

Mais que vois-je arriver sous cette rouge trogne

Qui porte le cachet d’un véritable ivrogne

Parbleu qui comme moi ne connaît pas Allain [27]

Fidèle observateur des mœurs des sacristains

Quand des citoyens s’arment pour la patrie

La gloire est un vain mot pour son âme flétrie

Depuis qu’il est bonne du temple St Romain

Il a renié Dieu mais il aime encore le vin

D’un suppôt de Gormet j’aperçois la famille

Gendarmes, impératrice et la vieille Maitrille

Loin des flambeaux d’hymen couvant les chers Henri

On sait à peine encore laquelle l’a nourri

Leur face qui des ans porte les rudes marques

Malgré moi me porte au souvenir des Parques

Et je crois voir Clotho, Lachésis et Atropos

Lorsque leurs sèches mains brandissent les ciseaux

La douairière Perdoule [28] sa compagne Laporte

Avec dame Millet bavarde sur la porte

Attendant qu’en passant le cortège grossi

Vers la rue aux Maçons viennent les prendre aussi

Voici des Armaingaux [29] la famille empourprée

La mère avec orgueil des trois filles entourée

Semble se demander par quel destin fatal

Nul d’elles encore n’a trouvé son marchal

L’âge presse pourtant la pauvre Romanie

Irai-je jusqu’au bout de cette litanie

Dirais-je quel attrait amena par hasard

La cordière Courpon [30] près la dame Bagnard ?

Quel appas fait sortir la forte Mélanie

Et la vieille Dellord [31] qui se croit rajeunie

Quoique depuis quinze ans son chapeau de velours

A nos yeux a perdu l’éclat de ses beaux jours

Elle maudit l’été qui prive sa figure

Des ornements fanés de sa grise fourrure

Elle a pour se parer un excellent motif

Son cœur vole joyeux vers son fils adoptif

Sur cette longue liste il est d’autres encore

Que je pourrais citer mais il est temps de clore

Et de gagner la place où siège en plein soleil

Au bord de la fontaine un féminin conseil

Oui disait une voix pour que cette journée

Soit au milieu de nous bien couronnée

En vertu de leur sang comme de leurs appas

Une commune voix leur discerne le pas

Or pour représenter les mères de famille

La grande maman Binaud [32] marche au bras de sa fille

Des vierges de trente ans jusqu’à quatre-vingts

Viennent sitôt après les trop nombreux assassins

Les Blayais ont ma foi peu de galanterie

Pour laisser si vite ainsi cette catégorie

Oh, comme blâme saigne alors qu’un souvenir

Un instant sur nos pas nous faisons revenir

Les montres en leurs beaux jours raillaient l’humeur chagrine

Des pauvres cœurs dévoués de Ste Catherine

Combien d’autres boutons encore prés de s’ouvrir

Que non loin j’aperçois et que de l’avenir

Plonge des vœux charmants les ailes fortunées

Soit léger encore de leurs quatorze années

Loin d’hymen dans trente années ainsi que la Redeuil

De leurs rêves d’écus devront porter le deuil

Cet horoscope noir sans doute fait sourire

Seul belle pourquoi un beau galant soupir

Prends garde pauvre enfant n’écoute que ton cœur

Tu voles ardemment vers l’ombre du bonheur

Quand il sera trop tard l’Armande délaissée

Sort d’une âme ingrate à jamais effacée

Et cause une tombe à leurs illusions

Ira des Duvilliers grossir la légion

Le brillant zim boum boum du petit séminaire

Des hommes confondus précède la bannière

Tout ce que Blaye encore de vieux et d’enfants

Veulent baiser leurs pères et leurs fils triomphants

Auprès du vieux Gaillard [33] des fameux Gadinaux

Sont les deux fils Rousset et le petit Mingot [34]

Tremblotant soyez qu’au fer souvent allumé

Derrière son oreille ayant encore la plume

Du bureau des octrois se présente en courant

Et jeter étouffer dans les bras de Laurent [35]

Il culbute en passant Lassus le poète

Qui cherchant un rhume aux cieux levait la tête

Je vois encore venir mais qu’entends-je soudain

Quel cri, quelle lueur à l’horizon lointain

Des armes, des chevaux, des accents d’allégresse

Oh ce sont nos vainqueurs sur les pas qu’on s’empresse

Il est temps car la nuit menace la cité

Tous tendent au repos qu’ils ont bien mérité

Les plus jeunes bientôt ont franchi la distance

Et chacun vers un père, un compagnon s’élance

Du poids de leurs fusils les vainqueurs soulagés

Pour rentrer au bercail se sentant plus léger

Cependant nul ne veut dépouiller la coiffure

Qu’orne un règne de paix, un rameau de verdure

Si vous vouliez savoir d’où vient que dans les rangs

Bien des Blayais en vain cherchaient leurs parents

Je dois de tous les faits historiens fidèles

Placer l’exemple à côté du modèle

Et montrer souvent que l’ivresse du succès

Rend sourd à leurs devoirs mêmes les cœurs français

Il faut nous rappeler même que dans cette journée

Le soleil avait bien toute la matinée

Et sur le cœur bouilli concentrant son foyer

Avait dans le trajet dessécher maints gosiers

Quelle déblation en était résultée

L’huile sur l’incendie à vingt fois répété

Maints buveurs attardés roulent dans le fossé

Celui que d’un ami peut être ramassé

Étendu sur le char qui portait les futailles

Figurait l’emballage au sortir des batailles

Avouons cependant qu’il y eut plus d’un traînard

Qui sous un vain prétexte y sut prendre sa part

Et le corps meurtri alléguons la souffrance

Sut jusqu’au logis rouler avec aisance

Le désordre imprévu du programme Blayais

Met fin à l’instant même à nos joyeux progrès

Discours, élégance, couronne triomphale

Fête à qui Paris n’aurait pas de rivale

Banquet à trente sol tant de choses encore

Tout dans ce bouhachie reçut le coup de mort

Retournez chers Blayais dans vos froides demeures

Où de votre bravoure on a compté les heures

Vous avez essayé de devenir héros

Mais vous n’étiez pas nés pour de pareils travaux

Du reste mes amis ne vous mettez pas en peine

De savoir quel rumeur a diverti la vaine

Et de quelques lazzies jetées sur le papier

A sa fille plaisante votre premier lousier

Que non loin de vous, parmi vous j’ai pris place

On connaît bien mon nom en ville et dans le fort

Capter vous le dirait sans faire de gros effort

Mon père fut soldat, moi je suis pacifique

Mais je n’ai cependant jamais tenu boutique

Vous avez un peu ri, j’ai donc atteint mon but

Maintenant écoutez, je me nomme Zut.

La fin couronne l’œuvre.

(Finis coronat opus)


Notes

[1Rousset, sergent de la 1ère compagnie de la garde Nationale en 1795 (abbé Bellemer, page 475).

[2Jéhan GABAROCHE, protestant en 1568 (abbé Bellemer, page 199). On trouve ce nom à Blaye jusqu’au 19ème siècle.

[3Cité par l’abbé Bellemer, la famille est connue à Blaye. Au 19ème siècle, ils firent disparaître le "c" final. Propriétaires d’une quincaillerie jusqu’à la fin du 20ème siècle, leur descendant habite Plassac.

[4TAGEREAU, nom cité par l’abbé Bellemer, il doit s’agir des "TUGEREAU" connus à Blaye aux 19ème et 20ème siècle.

[5EYMAS, membre du conseil de fabrique de l’église Ste Luce en 1759 (abbé Bellemer, page 308).

[6En 1791, un CORIVEAU signe la pétition pour exiger le serment civique des Dames de la Foi. (Abbé bellemer, page 422). Les CORIVEAUD furent pharmaciens à Blaye au 19ème et début du 20ème siècle.

[7Cité par l’abbé Bellemer, c’est un nom que l’on trouve au 19ème siècle à Blaye et en Bourgeais actuellement.

[8L’un de ses descendants sera avocat et maire de Blaye de 1888 à 1904 (cf. Petit dictionnaire des rues de Blaye).

[9NEVEU fils est caporal à la 3ème compagnie de la garde Nationale en 1795 (abbé Bellemer, pages 475 et 476).

[10Ce marchand signe la pétition contre la municipalité "réactionnaire" le 22 nivôse de l’an 2 (abbé Bellemer, page 465).

[11Serait-ce la famille noble du vicomte de Beaupoil St Aulaire, ancien propriétaire du château de Segonzac ? Nul ne le sait…

[12Famille de grands bourgeois blayais aux 17ème , 18ème et 19ème siècles, ce qui ne les empêchera pas d’acquérir des biens nationaux (abbé Bellemer, pages 335, 397, 478, 512, 538, 540, 551, 578, 582, 583 et 611). André Victor MERLET sera maire de Blaye de 1832 à 1835, puis de 1848 à 1851.

[13Un descendant des COURTOIS sera porte drapeau de la garde locale en 1830 (abbé Bellemer, page 585).

[14Signera l’acte de fidélité à la constitution de l’an VIII (abbé Bellemer page 495). Les ROBERT furent notaires en Bourgeais du 18ème au 19ème siècle, leurs descendants y vivent encore.

[15A priori il s’agit de CHASSAGNE, caporal à la 5ème compagnie de la garde Nationale en 1791(abbé Bellemer, page 476). Des CHASSAGNE vivent encore en Bourgeais.

[16Rien à voir avec le Tigre ! Les CLEMENCEAU furent une dynastie de boulangers aux 18ème et 19ème siècles. Le CLEMENCEAU cité ci-dessus est sergent à la 3ème compagnie de la garde Nationale et membre du comité de surveillance en 1793 (abbé Bellemer, pages 422, 441, 462, 475 et 514).

[17LABARRE était charron (forgeron spécialiste du bois, maître de tout ce qui tourne et roule, de la brouette à la charrette) cité par l’abbé Bellemer, page 396.

[18Nommé procureur-syndic des Jurats en 1782, il dénonce la municipalité comme "réactionnaire" le 22 nivôse en II. Il est président de l’administration municipale au 18ème siècle (abbé Bellemer, pages 391, 394, 465 et 477). La famille existe encore en Bourgeais

[19L’aîné, entrepreneur, dénonce la municipalité comme "réactionnaire" le 22 nivôse de l’an II. (abbé Bellemer, pages 465, 468, 472, 540, 551, 578, 582 et 583).

[20Sergent à la 5ème compagnie de la garde Nationale en 1791 (abbé Bellemer, page 476).

[21Il cultive un pré pour les Minimes au Pontet d’Eyrans, pour 200 F par an en 1790 (abbé Bellemer, page 409).

[22Médecin et maire, le 20 prairial de l’an VIII (abbé Bellemer, pages 465, 467, 495, 578, 582 et 583).

[23Capitaine de navire au 18ème siècle. Médecins aux 19ème et 20ème siècles, l’un des leurs est maire de Blaye en 1847, 1848 (abbé Bellemer, page 734). Le docteur SEBILEAU, membre de la SAVB, a écrit une histoire de sa famille.

[24Agriculteur, il signe la pétition contre la municipalité réactionnaire en 1791 (abbé Bellemer, pages 434, 462 et 465).

[25Les parents de l’abbé étaient boulangers rue du Rat, actuelle rue abbé BELLEMER. la riche boulangère

[26Famille noble possédant le château de Segonzac et maire de Blaye de 1819 à 1830, de 1841 à 1847 et de février à juin 1874. Ils descendent de la famille de BELLOT qui possédait Segonzac au 18ème siècle et qui donna un maire de Blaye à la fin du 18ème siècle.

[27Sacristain de l’église St Romain, connu pour son goût prononcé pour le produit des vignes du seigneur…

[28Il s’agit probablement des PEYREDOULLE qui donnèrent un maire à Blaye en 1870-1871.

[29ARMAINGAUX ou ARMAINGAUD, apothicaires au 18ème siècle et pharmaciens au 19ème.

[30Il signe la pétition de 1791 pour exiger le serment prescrit par l’Assemblée nationale pour les Dames de la Foi. (abbé Bellemer, page 422). Il existe des COURPON en Bourgeais.

[31Cité par l’abbé Bellemer, pages 199, 614 et 626. Pierre DELLORD catholique blayais en 1569. Pierre Camille DELORD, commandant la Place de Blaye en 1833 ne semble pas (?) appartenir à la même famille. De même qu’Yves DELORD fusillé par l’occupant en 1941. Tout comme Jacques DELORD, maire de Blaye dans les années 1950, ancien élève du lycée et fondateur de l’actuelle usine PEROLO.

[32Famille de grands bourgeois blayais aux 17ème, 18ème et 19ème siècles, du même style que les MERLET avec lesquels ils sont alliés plusieurs fois. Ont également acheté des biens nationaux. Jeanty BINAUD est caporal à la 4ème compagnie de la garde Nationale en 1795. Jacob BINAUD, ancien capitaine de la marine marchande signe la pétition contre la municipalité "réactionnaire" en 1793 (abbé Bellemer, pages 312, 387, 386, 391, 395, 407, 415, 412, 416, 434, 438, 443, 465, 477, 495, 502, 510, 540, 551, 578 et 582). Un BINAUD est membre du conseil municipal en 1814. Un autre BINAUD est premier adjoint en 1830Les BINAUD sont la seule famille de notables blayais d’Ancien régime existant encore Blaye. Mme BINAUD participe régulièrement aux activités de la SAVB.

[33Marchand, il signe la pétition contre la municipalité "réactionnaire" en 1793 (abbé Bellemer, page 465).

[34Il faut lire MEINGOT, négociant, signe la pétition contre la municipalité "réactionnaire" en 1793. Président du tribunal de commerce, il est à la réunion municipale du 10 pluviôse an IV (abbé Bellemer, pages 341, 404, 422, 434, 436, 465, 478, 494 et 502). Un MEINGOT, ancien élève du lycée est l’ancien maire de Bourg, précédant l’actuel. Ses parents sont d’Etauliers, ils exploitaient le garage à l’entrée de cette bourgade, sur la gauche en venant de Blaye.

[35Cité par l’abbé Bellemer, page 477. Joseph LAURENT fait partie de la nouvelle municipalité du 18 brumaire an IV. Il y a des LAURENT à Blaye actuellement, mais rien ne prouve qu’ils descendent dudit Joseph.



Version imprimable de cet article Version imprimable

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette