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La vie quotidienne au château de Montguyon en haute Saintonge.

le 5 février dernier, les membres de la SAVB ont pu assister à une conférence donnée par Monsieur Christophe MÉTREAU, sur le thème : “la vie quotidienne au château de Montguyon en Haute Saintonge au XVIIème siècle”.

Pour vous faire revivre ce moment absolument passionnant, il a bien voulu rédiger un article reprenant l’essentiel de sa conférence.

N’hésitez pas à le lire, vous ne pourrez qu’admirer les remarquables qualités d’analyse et de synthèse de ce jeune historien.

LA VIE QUOTIDIENNE AU CHATEAU DE MONTGUYON AU XVIIe SIECLE

Posées sur une hauteur calcaire, les ruines imposantes du château de Montguyon dominent le bourg. Lorsqu’on regarde ces vestiges, on perçoit d’abord la fonction défensive de l’édifice : corps de garde, donjon, remparts, fossé, archères. La famille de la Rochefoucauld, propriétaire du château depuis la fin du XIV siècle en a fait son lieu de résidence permanent. Au XVIe siècle, des travaux d’embellissement et d’aménagement sont entrepris pour adapter la forteresse médiévale aux nouveaux modes de vie des seigneurs de Montguyon.

Très influencés par la Renaissance, les travaux du château de Montguyon s’inscrivent dans un courant qui touche de nombreux monuments à la même époque. Comme à la Brède par exemple, ce qui importe, c’est de faire entrer la lumière. C’est pourquoi, une grande « brèche » est pratiquée dans la tour, afin d’y créer de grandes fenêtres, encadrées de pilastres et de chapiteaux. Par ailleurs, des modillons sculptés supportent la toiture en poivrière de la tour. Elle est également dotée d’une horloge, que la source mentionne en 1641.
A l’intérieur, les plafonds à la française, systématisés au XVIe siècle, remplacent les voûtes sur croisée d’ogives. Ce type de voûtement est conservé dans les pièces basses de la tour et dans quelques pièces du rez-de-chaussée. En 1641, le visiteur traverse une galerie basse, une galerie haute, « un galereau ». Même si on ne peut pas reconstituer le château avec l’inventaire après décès de 1641, cette description peut rappeler la galerie du château de La Rochefoucauld en Charente. D’autant plus, que comme à Montguyon, au bout de la galerie basse, on entre dans la chapelle.
En 1641, le château est encore en travaux. On trouve des « paniers à porter du verre (…) 129 barres de soudure (…) un banc pour estendre du plomb pour mettre aux vitres ». « Des ardoises pour recouvrir le château à quoi les ouvriers ont commencé ». Même le jardin est repensé avec notamment la pose d’une fontaine : « dans le jardin 24 pièces et demi pierres taillées pour le bassin d’une fontaine ». Ces projets sont subitement ébranlés par la mort de Charles Fonsèque de la Rochefoucauld seigneur marquis de Montendre, d’Aguré et autres places meurt à Bordeaux le 23 juin 1641.
Il laisse trois enfants mineurs et une veuve enceinte. Afin de protéger les biens et les droits des enfants du défunt, un inventaire après décès est effectué par un conseiller du Roy et Lieutenant particulier de la sénéchaussée de Libourne. Il nous renseigne sur les manières de vivre au château de Montguyon au XVIIe siècle. Par le biais de la spécialisation et de l’aménagement des pièces, par le biais des arts de la table, à travers le paraître vestimentaire, les seigneurs de Montguyon tiennent à montrer leur niveau de richesse à la société qui les entoure.

UN CADRE DE VIE TRÉS INFLUENCE PAR LA MODERNITÉ.

Un aménagement de l’espace influencé par la Renaissance.

En 1793, la foudre tombe sur la tour et met le feu au château. Le bâtiment vendu comme bien national est totalement négligé. Les intempéries dégradent considérablement l’édifice qui n’est plus hors d’eau. Au début des années 1980, c’est la tour qui s’écroule à cause de la conjonction de deux phénomènes naturels : des pluies diluviennes et une mini secousse sismique. Aujourd’hui, il reste peu de choses de cette demeure qui possède en 1641 quarante six pièces, réparties sur cinq niveaux. A l’instar de celui de Jonzac, le château de Montguyon épouse le « socle » calcaire sur lequel il a été édifié. La tour se trouve dans un angle du logis qui dessine une sorte de L.
Habituellement appelées chambres (pièce où l’on mange, où l’on reçoit, où l’on dort), le priseur visite chaque pièce et se hasarde à en dégager les spécificités en allant au-delà de la simple appellation « chambre ». Mais la spécialisation des pièces n’est pas encore évidente car le vocabulaire employé pour désigner ces pièces ne correspond pas toujours à la réalité.
Le lieutenant particulier visite deux antichambres, pièce que l’on trouve dans les demeures des plus fortunés. On en trouve une dans les appartements de la veuve Renée de Thévin et une autre dans les appartements du Roy. Cette pièce d’entrée, où l’on fait attendre les invités, permet l’accès à d’autres pièces (salon, salle à manger, chambre à coucher, cabinet). Or à Montguyon, on ne trouve ni chaises ni bancs pour faire patienter. Une des antichambres est en fait la chambre des filles du seigneur. Dans l’autre, on trouve bien une chaise et un tabouret mais il y a surtout un châlit neuf et une table carrée. Il en va de même pour la garde-robe. On y inventorie qu’« une couchette sans lit ni matelas ». A l’époque, la garde-robe peut désigner les toilettes privées du seigneur, mais aucune chaise de commodité n’est inventoriée dans cette pièce.
Ce problème de vocabulaire mis à part, on remarque la présence de petites pièces, créées à la Renaissance pour abriter l’intimité : le cabinet. 21% des pièces du château sont des cabinets, disposés en enfilade autour d’une chambre principale. Au rez-de-chaussée, le priseur visite la chambre du seigneur (salle basse) et les quatre cabinets qui y sont rattachés. La chambre de la veuve dispose aussi de quatre cabinets. C’est parfois une pièce très petite. « A costé de ladite chambre dans l’épaisseur de la muraille y a un petit cabinet ».
Plusieurs cabinets correspondent à des espaces de travail. Charles Fonsèque de la Rochefoucauld écrit, lit sur deux tables en comptoir. On trouve un pupitre sur l’une d’elle. Dans ce cabinet, il y a neuf livres d’histoire, un livre de philosophie, un livre d’artillerie, un livre d’astronomie. Deux cartes du Nouveau Monde sur parchemin décorent la pièce. Dans un cabinet donnant sur le jardin, qui dépend des appartements de la Dame, on trouve « quelques livres lui appartenant ». A Montguyon, le cabinet est aussi un espace de rangement d’objets personnels. Dans un autre cabinet, le seigneur a rangé un pistolet à double fusil, une arquebuse à rouet, des vêtements et des accessoires vestimentaires dont deux paires de bottes, deux chapeaux et une gibecière de velours. D’autres cabinets servent de chambre. On y trouve tour à tour un lit à carreau, un lit de campagne, des couchettes.
La chambre principale et les cabinets attenants constituent des îlots d’intimité dans le château lui-même. Ils sont exclusivement réservés au maître de maison, à la maîtresse de maison et aux hôtes de marque, logés au premier étage (chambre du Roy + salle du Roy + antichambre). Ils montrent la volonté de se protéger de l’extérieur. Ces comportements s’inscrivent dans l’idéologie de la Renaissance. Même s’il reste quelques traces architecturales de la vieille forteresse médiévale avec la salle haute et la salle basse, on constate ici les transformations intérieures de ce château qui n’est pas totalement Renaissance, mais qui n’est plus exclusivement médiéval.
En visitant le château de Montguyon, on perçoit non seulement une hiérarchisation horizontale des pièces, mais aussi une hiérarchisation verticale des espaces. Les pièces de réception et de travail se trouvent au rez-de-chaussée et au premier étage. Les pièces destinées à abriter l’intimité familiale sont également au rez-de-chaussée et au premier étage. Les pièces consacrées au service de la cuisine sont aménagées dans les parties inférieures. Les chambres des domestiques sont rejetées dans les étages, sous des greniers. Il en va de même pour les chambres dans lesquelles on a entreposé les objets usés ou démodés. C’est notamment le cas pour les armes anciennes. « Dans la chambre de la petite tour et dans la chambre aux armes (dans la grosse tour) 112 piques, 2 partisanes, 45 cuirasses, 12 casques, 2 arbalètes de fer, 3 hallebardes 34 mousquets ». C’est aussi dans ces pièces que l’on cache la rusticité et le mauvais état de certains meubles.

Un mobilier d’apparat moderne.

Les meubles les plus luxueux se trouvent dans les pièces de réception et les chambres principales. En étudiant la décoration des lits, on décèle ce souci de hiérarchisation de l’espace dans le château. On ne compte pas moins de quarante lits dans la demeure montguyonnaise : lits à colonnes, couchettes, lits de campagne. Mais au-delà des styles, la richesse s’exprime non seulement à travers l’utilisation de tissus précieux, mais aussi à travers le degré de confort du lit matérialisé par l’empilement de matelas, de traversiers, de coussins.
Dans la chambre du Roy, devant la richesse du châlit de noyer neuf, le priseur se noie dans les détails. « Les quenouilles recouvertes de satin rouge garny de doubles pentes en velours rouge cramoisy doublé de bourrassin rouge garny de luisants d’or et d’argent de largeur de deux pouces les quatre coins desquels sont garnys de boutons à queue d’argent avec sa crespine d’or et d’argent de la largeur de deux pieds ou plus et l’autre qui est par le dedans de satin rouge aussi doublé de satin rouge cramoisy avec le dossier aussi de même satin brodé tout autour d’une petite frange d’argent en crespine avec huit pièces de rideaux de velours rouge cramoisy doublé de satin de même couleur estant lesdits rideaux garnys de même passement et entouré de petits franges d’or et d’argent ou bout duquel y a un soubassement de même velours doublé de bourrassin et couvert de même passement ayant un tour autour par le bas une frange d’or et d’argent(…) une housse de satin incarnat doublé degaze de même couleur tout entouré de frange d’or et d’argent sur chaque coin duquel lit y a une pomme garnye de même velours et passement avec une esgrette en plusieurs panaches blancqs »,
Dans les chambres principales, les lits ne sont pas aussi somptueux que celui dans lequel coucha Louis XIII le 7 juillet 1621, mais les garnitures et les rideaux sont en satin, en soie, en damas, en gaze, en taffetas, en tapisserie, en cadis, en serge ou en drap d’Angleterre. Mais la matière préférée de la noblesse, et qui supplante les autres à Montguyon, c’est le velours. A ces matières unies ou à motifs, on ajoute des petites franges d’or, des franges et frangeons de laine, des crépines de soie, des broderies d’écarlates ou de fil d’or, ce qui accroît la valeur du meuble.
En revanche, dans la chambre des serviteurs le lit se résume à « une coiste et traversier deux linceuls et une couverte sur le plancher ». Près de la cuisine, on trouve un lit fait « de tables cousues de cloux ». Les laquais doivent se contenter d’une mauvaise paillasse rangée dans un buffet. Le confort est plutôt sommaire dans ces lits mis à l’abri des regards des invités de marque. Alors que la famille de la Rochefoucauld et sa famille se couche sur plusieurs paillasses, deux matelas, une couverte de laine blanche, deux linceuls et une couette, sans oublier le traversin et les oreillers (dans le lit de la veuve), les domestiques n’ont que de vieilles tapisseries en guise de couvertures. Seul le maître d’hôtel dort dans un lit complet avec une garniture jaune à franges.
Cette répartition du mobilier dans le château ne se limite pas qu’aux lits. D’une manière générale, c’est la rusticité des meubles que l’on cherche à dissimuler. Sur les 163 sièges inventoriés dans le château de Montguyon en 1641, 15% sont des bancs et des tabourets. Ces sièges ne sont plus assez confortables. Par conséquent, on les trouve dans les cabinets, dans les pièces de service comme la sommellerie et les chambres des étages. Dix tabourets sont pourtant à disposition des invités dans la salle haute qui sert de salle à manger. Mais ces derniers sont rembourrés et recouverts de tapisserie. Ils sont assortis aux huit chaises et aux quatorze chaises à bras de la pièce.
A l’instar d’une partie des sièges, les tables présentent des caractéristiques héritées d’un autre âge. Comme au Moyen Age, on pose des plateaux sur des tréteaux, sur des châssis. Dans la boulangerie, ils sont sur « deux méchantes barriques ». A Montguyon, les deux tables rondes, la table carrée et la table à rallonges de la salle haute sont dressées en permanence. Doit-on y voir un souci de modernité ? La table que l’on démonte et que l’on pose dans un coin pour faire de la place, ce n’est plus nécessaire dans une pièce qui est exclusivement destinée à accueillir les repas. Sur les soixante douze tables inventoriées, il n’y en a quasiment aucune de démontée.
Le coffre est un autre meuble hérité du Moyen Age. 40.7 % des meubles de rangement sont des coffres à Montguyon. Ils sont généralement d’une grande simplicité et de toute taille. Le priseur n’oublie jamais de mentionner « fermant à clé » ou pas. Ce détail est très important puisque c’est dans ce meuble que l’on range ce que l’on a de plus précieux : les vêtements, la vaisselle, les papiers, les graines. Néanmoins, il présente un gros inconvénient : les affaires sont entassées les unes sur les autres. C’est pourquoi, d’autres meubles bas remplacent progressivement le coffre : ce sont les buffets (25% des meubles de rangement). La modernité s’accentue encore avec l’acquisition d’armoires dotées de battants et de « tirettes ». Ces meubles permettent un rangement plus méthodique. Bien qu’il ne représente que 5.6% du total des meubles de rangement, c’est l’armoire que l’on met en évidence, comme le buffet. Lorsque les invités pénètrent au pied du grand escalier, ils passent obligatoirement devant un buffet de noyer neuf.
Le noyer est une essence de bois très prisée de la noblesse. C’est une marque de richesse. A Montguyon, 77% des meubles qui ne sont pas recouverts de tissu sont en noyer. Les meubles en chêne (17%), en sapin (4%), en bois de brûle (2%) sont placés dans les pièces de service. Pour masquer les bois blancs, on peint les chaises, on les couvre de cuir du Levant rouge, de vache de roussi ou de peau de mouton, fixés avec des clous jaunes. Dans 72% des cas les meubles sont recouverts de tapis de damas, de satin ou de velours.

Des objets décoratifs qui pour certains ont d’abord un rôle fonctionnel

Les tapis ne couvrent pas que les meubles. On en trouve aussi sur le sol. Les plus beaux comme ceux qui sont inventoriés dans la salle du Roy, sont rehaussés de soie, entourés de franges d’or et d’argent. Plusieurs tapis de Turquie décorent les appartements du Roi. Dans des chambres plus communes, les sols sont recouverts de tapis de laine à gros points ou de moquette. Ces tapis participent à l’isolation des pièces ainsi que les grandes pièces de tapisserie. Accrochées sur les « murailles », ces tentures décorées de thèmes à grands personnages ou à paysage constituent 50.7% des objets de décor. En revanche, le priseur ne mentionne pas l’atelier où ont été fabriquées ces tapisseries. On sait seulement que six tapisseries de Bergame recouvrent les murs de la chambre du seigneur défunt. Faites à base de chanvre solide, ces tapisseries sont fabriquées en France de manière « industrielle ». Elles portent le nom de la ville italienne dans laquelle ont été mises au point les techniques de fabrication de ces tapisseries d’aspect grossier.
Au-delà du rôle fonctionnel qu’ont les tapis et les tapisseries, on constate le souci d’harmonisation des tissus en parcourant les principales chambres et les salles de réception. Dans une pièce on retrouve toujours les mêmes étoffes sur les garnitures du lit, les sièges, les tapis posés sur le sol et/ou sur les meubles. Il en va de même pour les couleurs. Le rouge cramoisi est mentionné dans 55.4% des cas, suivi du blanc et du vert. Ce sont les couleurs les plus répandues dans les intérieurs nobles de l’époque. Ces couleurs symbolisent la joie, l’hospitalité, la chaleur aristocratique, la fécondité. De cette harmonie des couleurs découle des noms donnés aux chambres pour les différencier les unes des autres : les garnitures grises et bleues du lit de la chambre bleue, des garnitures dorées et des tissus jaunes sur les meubles de la chambre dorée… La plupart des tissus sont unis car ils sont moins difficiles à réaliser techniquement que les motifs à fleurs ou à carreaux. Ils sont donc moins chers. Or pour montrer sa richesse, la famille de La Rochefoucauld a justement acquis quelques garnitures à carreaux et à fleurs.
D’autres objets participent au décor des pièces. Ce sont les garnitures de cheminée. Même si les cheminées elles-mêmes ne sont jamais décrites, on sait qu’il y en a une bonne vingtaine dans le château. Bien que certaines cheminées soient décorées de chapiteaux, elles ne sont jamais prises en compte. Seuls les chenets, les landiers et les pelles sont décrits car ces objets peuvent être emportés. Ce qui n’est pas le cas de la cheminée. Une fois encore, les plus beaux chenets en cuivre sont dans les pièces de réception et dans les chambres de la famille seigneuriale. La plupart de ces chenets sont coiffés « avec une grosse pomme ». Ailleurs, les pelles et les landiers sont en fer, en particulier dans les pièces de service. La veuve Renée de Thévin dispose même d’un écran qu’elle peut mettre devant le foyer pour se protéger de la chaleur directe de la flamme.
En 1641, la cheminée constitue également la seule source d’éclairage. Elle présente toutefois un inconvénient puisqu’il s’agit d’une lumière rasante. Comment éclairer les tables ? Le seigneur défunt et sa famille utilisent des modes d’éclairage mobiles : les flambeaux et les chandeliers. Ces treize objets sont très mal répartis dans la demeure. La plupart des flambeaux ont été inventoriés dans l’un des cabinets de Charles Fonsèque de la Rochefoucauld. Des flambeaux d’étain éclairent la cuisine. Personne n’a d’éclairage « personnel » en dehors du maître d’hôtel. Sa fonction de « gouvernant » peut l’amener à se lever dans la nuit. Ce qui peut expliquer qu’il possède un flambeau dans sa chambre. Deux chandeliers d’argent trônent en permanence sur l’autel de la chapelle. Ici, ils ne revêtent pas qu’une fonction d’éclairage. Ils servent pour la célébration des offices religieux.
La chapelle du château de Montguyon est un véritable îlot de luxe. Elle a certainement été réaménagée avant le passage de Louis XIII à Montguyon. En effet, au XVIe siècle, la famille de La Rochefoucauld embrasse la religion protestante. En tout cas, le Roi de France y écoute la messe le 8 juillet 1621. Vingt ans plus tard, le lieutenant particulier de Libourne y voit huit tableaux tous presque neufs sans corniche. Ils représentent des saints dont Sainte Cécile, Sainte Agnès, Sainte Catherine. On trouve aussi une scène de l’Annonciation, mais c’est un tableau « fort usé et rompu ». Le devant d’autel est décoré de satin avec « une croix en crespine d’argent ». Sur l’autel, une croix en argent avec son crucifix d’argent doré invite à la prière. Quant au desservant, il célèbre les offices avec « calice et patène, bénitier, boîte à hostie, clochette le tout d’argent ».
Le goût pour l’accrochage des tableaux n’est pas réservé à la chapelle. 20% des objets de décor du château sont constitués par des tableaux de thèmes très différents. Dans un cabinet du seigneur défunt, on peut admirer vingt tableaux de toute taille. A l’exception d’une représentation de Cléopâtre et d’une nature morte, l’inventaire est très imprécis en ce qui concerne les sujets représentés. Sur les murs des « appartements » de la veuve Renée de Thévin, vingt tableaux « tant grands que petits » ont été accrochés. Malheureusement, là aussi, on ne sait pas ce qu’ils représentent.

C’est dans un cadre harmonieux et luxueux que se déroule l’un des temps forts de la sociabilité : le repas. C’est un moment au cours duquel le seigneur de Montguyon cherche à surprendre ses convives à travers les arts de la table, en leur faisant servir des plats raffinés et coûteux. En outre, ces moments d’échanges sont ponctués par les interventions d’une importante domesticité.

II-LE REPAS : TEMPS FORT DE SOCIABILITE

Un cérémonial respecté pour surprendre les convives.

Charles Fonsèque de la Rochefoucauld accorde une grande importance à l’organisation des repas. 15% de l’espace habitable est consacré à l’alimentation. Dans les parties basses du château on traverse la cuisine, la sommellerie, la boulangerie, le garde-manger. Il ne faut pas oublier les chais et les caves. Le seigneur s’est aussi offert les services d’un maître d’hôtel : Jean Estourneau. C’est l’homme de « confiance » de la famille. C’est même lui qui représente la veuve pendant l’inventaire. C’est aussi le régisseur du château et des terres puisqu’il supervise la bonne conduite des travaux agricoles. Il gère les provisions comme en témoigne cette remarque « trois quartons de lard que ledit Estourneau a dit avoir achapté depuis le décès dudit feu seigneur marquis pour la maison et quelques petits lopins de chair de bœuf salés »
Jean Estourneau est une personne très importante au château puisque c’est lui qui choisit le personnel de cuisine, qui tient les comptes de la maison, qui compose les menus. Il veille à ce que les repas soient servis en temps et en heure. Les laquais, le sommelier, le cuisinier, le boulanger sont sous ses ordres. L’engagement d’un maître d’hôtel et de plusieurs domestiques spécialisés témoigne du haut niveau de richesse de cette famille noble. Les gages versés à ce personnel sont nettement plus élevés que ceux qui sont accordés aux simples servantes. Des servantes qui s’occupent plutôt des lessives comme le prouve cette remarque « Plus à ladite Marthe Boisvert déclaire neufs linceuls sales quelle nous a représenté ». Neuf domestiques participent de près ou de loin au bon déroulement des repas.
En lisant l’inventaire après décès de 1641, on peut être frappé par le volume et par qualité de décoration du linge de table. Soixante et une nappes dont six ouvrées de toile prime (laine très fine) sont entassées dans les coffres de chêne. Elles sont décorées de motifs et d’ornements. Les serviettes se comptent par douzaines. On en dénombre 413 au total. Même si 41% du linge de table est usé voire même fort usé, ces grosses quantités de nappes et de serviettes témoignent de la qualité et du nombre de réceptions organisées à Montguyon.
Le raffinement des repas passe aussi par l’utilisation d’une grande quantité de plats. Qu’ils soient ronds ou ovales, ils permettent de séduire l’œil des convives surtout si ces plats sont en argent. La famille de La Rochefoucauld mange dans de la vaisselle d’argent mais on peut être étonné par la « petite » quantité de plats et d’assiettes. Seulement vingt quatre assiettes d’argent et vingt quatre plats d’argent en mauvais état (forts usés et rompus) ont été inventoriés à Montguyon. Par comparaison, le simple écuyer dispose en moyenne de dix sept plats et de vingt trois assiettes. Même si quatre-vingts quinze pièces d’argent ont été trouvées dans le château, on peut se demander si une partie de l’argenterie n’a pas été dissimulée. Qu’y avait-il en 1627, année où l’on a inventorié toute la vaisselle d’argent après le décès d’Isaac de la Rochefoucaud ?
Il reste bien des couverts qui ne sont même pas frappés aux armes de la famille (seize cuillères, douze fourchettes), deux salières, deux vinaigriers, des flambeaux mais on peut s’interroger sur cette quantité d’argenterie qui est égale à la quantité de vaisselle d’étain. Quatre-vingts quatorze pièces d’étain dont trente et une assiettes et trente huit plats sont entreposés dans les coffres de la cuisine. On y trouve aussi des récipients de contenances ou pour boire. Qu’il y ait dissimulation ou pas d’une partie de l’argenterie, il reste toutefois une grande quantité de vaisselle, notamment de plats. Elle s’explique par le respect du service à la française. Pour six à huit couverts, trois services de sept plats chacun sont assurés. Les plats sont disposés par les laquais de façon symétrique et harmonieuse sur table afin de susciter le plaisir des yeux avant celui de la bouche.

Des hôtes séduits par des menus conséquents.

Sous l’Ancien Régime, la céréale est l’alimentation de base. Au château de Montguyon, on consomme du pain de froment. Cette céréale panifiable est cultivée sur les meilleures terres de la seigneurie. En juin 1641, on a déposé dans la galerie haute onze boisseaux de froment et trente quatre boisseaux de seigle. Une fois que les grains ont été transformés en farine dans le moulin banal (qui se trouvait au pied de la tour du château), le pain est fait sur place dans deux maies ? Il est ensuite conservé dans l’armoire de la boulangerie. Le pain blanc et frais est consommé par les nobles. Les domestiques mangent un pain plus sombre fait à partir d’un mélange de seigle et de froment.
A la table de Charles de la Rochefoucauld, on consomme toute sortes de viandes. Les métairies du château et les redevances en nature fournissent une partie de la viande consommée au château. Les chapons, les gélines, les dindons sont apportés au seigneur par les paysans qui exploitent ses terres. Les porcs élevés dans les métairies du château fournissent le lard qui entre dans la préparation des soupes. Par ailleurs, une visite dans le garde-manger apporte quelques informations complémentaires. Le lard et le bœuf sont conservés dans le sel des charniers. La viande de bœuf est exclusivement consommée par la noblesse car son prix est très élevé. Mais le gibier est la viande la plus prisée sur les tables nobles, et par le seigneur de Montguyon en particulier. C’est la viande de luxe par excellence. Quoi de plus valorisant pour un seigneur que de servir un gibier tué à l’arquebuse à rouet sur ses propres terres ? La chasse est une des activités favorites de Charles de la Rochefoucauld comme le montrent la gibecière, les filets pour attraper les oiseaux, les armes. Il s’est même offert les services d’un fauconnier.
On propose aussi aux convives des poissons. Ils sont pêchés dans les étangs et dans les rivières de la seigneurie. A l’instar de la viande rouge, les poissons d’eau douce sont principalement consommés par la noblesse. Les carpes, les truites, les anguilles, les saumons, les brochets sont très recherchés et sont chers. En outre, pendant les « temps clos » du calendrier liturgique (Avent, Carême), la consommation de viande est interdite. Cela encourage la consommation de poisson. Il est fort probable qu’à Montguyon on mange aussi des poissons de mer salés ou séchés dans la mesure où l’océan n’est qu’à une centaine de kilomètres.
On sert aussi des desserts et des sucreries aux convives qui viennent à la table de seigneur. Ces plats témoignent encore du haut niveau de richesse de la famille. Cette cuisine d’apparat est réservée à l’élite puisque le sucre est très cher. On propose des pâtisseries réalisées dans les quatre tourtières de cuivre rouge : « deux tourtières en ovale, une autre ronde, une autre carrée avec leur couvertoires ». Louis XIII a mangé de nombreux plats sucrés pendant sa « halte » montguyonnaise. Grâce aux notes prises par son médecin Jean Héroard de Vaugrigneuse, on sait que le Roi a mangé des dragées de fenouil, des gelées de griottes, des cerises confites, des groseilles rouges sucrées, du pain sucré, des fleurs de buglosse servies avec de la salade de pourpier et du sucre. Il accompagne même des fraises avec du vinaigre.
Les mets sont accompagnés de boissons servies dans des bouteilles. Des caves portatives facilitent le service. Le grand nombre de barriques conservé dans la cave témoigne de la fréquence des réceptions. Le priseur note soixante quatre barriques de vin, cinquante trois barriques de vin clairet dont trois de vin vieux et cinquante de vin nouveau. Il est évident que le seigneur de Montguyon se réserve le vin vieux. On trouve aussi six barriques de cidre. Cette boisson peut surprendre à Montguyon, d’autant plus qu’elle est habituellement consommée par la paysannerie de Normandie, de Bretagne et du Beauvaisis. A Montguyon, doit-on y voir une boisson surprenante servie aux invités ? Est-elle consommée par les domestiques ? En tout cas, le vin n’est pas qu’une boisson puisqu’il entre aussi dans la préparation de sauces. On sert par exemple à Louis XIII des truffes cuites au vin.

Les Manières de cuisiner à Montguyon au XVIIe siècle

Pour connaître les modes de cuisson des aliments, il faut s’intéresser à la batterie de cuisine. Les viandes sont soit rôties, soit bouillies. Les deux marmites et les neufs chaudrons de fer impliquent des préparations culinaires qui privilégient des cuissons longues et des mijotages. Au cours de son passage à Montguyon, on sert à Louis XIII « du veau bouilli la moelle d’un os, les yeux et les oreilles ». Certaines viandes sont accompagnées de sauces ou de jus. Dans la cuisine, des passoires et des écumoires sont à la disposition du cuisinier. Louis XIII mange à Montguyon une « crête de coq au jus de mouton avec suc d’orange ».

On prépare également des viandes rôties comme en témoignent les landiers de la cheminée de la cuisine, les « routissoires ». Le priseur inventorie tout un tas d’instruments à feu en fer grossier dans la cuisine : un gril, deux friquets, deux trépieds, quinze poêlons de différente taille, une grille et trois broches. On peut ainsi faire des brochettes de gibier. On peut faire frire les viandes avec des compléments de graisse, ce qui est de plus en plus apprécié à l’époque. C’est notamment le cas pour les abats de gibiers et de volailles. Ils sont rissolés, hachés, fricassés. Ces recettes sont très recherchées pour leur forte saveur et leur apprêt épicé. A Montguyon, Louis XIII mangea le « hachis de l’estomac d’une perdrix, l’estomac de trois tourterelles rôties, l’estomac d’une caille ».
On sert également des pâtés cuisinés « dans le four à pâtés en cuivre rouge ». Ce sont des pâtisseries dans lesquelles on a mis de la viande ou du poisson. Les poissons sont surtout préparés au court bouillon dans la poissonnière rouge. Cet ustensile de cuisine permet au cuisinier de les faire servir entiers sur la table du seigneur. La diversité des plats et des cuissons constitue un véritable défilé de saveurs. A cela il faut ajouter les fruits et légumes de saison. Les notes du médecin de Louis XIII mentionnent la consommation de pois en potage, d’artichauts, de salade de pourpier, de griottes, de bigarreaux, de fraises.
Le déroulement des repas servis au château de Montguyon n’a rien à voir avec ce que mangent les clients de cabarets de village en Aquitaine : une soupe épaisse bourrée de quignons de pain avec des salades cuites et un peu de couenne pour graisser le bouillon. Le repas est une marque de distinction sociale aussi importante que le vêtement qui permet à l’élite de se différencier du reste de la société.

III- LE VETEMENT : UN AUTRE MOYEN D’AFFICHER SON RANG

Une garde-robe bien fournie.

L’inventaire après décès de 1641 ne nous renseigne que sur la garde-robe du défunt. Les vêtements des autres habitants du château sont simplement évoqués. Dans les coffres des chambres on trouve tour à tour « les linges et habits de la dite dame(…), quelques besoignes des filles quelques petits linges des enfants. Même les vêtements des domestiques figurent dans le document : « hardes de Dupuy et Douzac (…) hardes d’Estourneau ». A travers le vocabulaire utilisé, on saisit le degré d’usure des vêtements des domestiques. Quant à la Dame, sa garde-robe est importante puisqu’on trouve des vêtements lui appartenant dans trois pièces différentes.
La garde-robe de Charles Fonsèque de La Rochefoucauld est composée de trente sept vêtements et de quarante deux accessoires. Les nobles ont en général deux ou trois tenues de sortie. Le seigneur de Montguyon semble très préoccupé par l’image qu’il véhicule à l’extérieur de sa demeure. Le costume du marquis se compose de bas, de chausses, de hauts-de-chausses, de pourpoints, de chemises et de manteaux. Le nombre de chaque type de vêtement est très différent. Il n’y a qu’une paire de chausses inventoriée, six paires de bas, six hauts-de-chausses, trois pourpoints, six manteaux et treize chemises. Le grand nombre de chemises peut s’expliquer par un souci d’hygiène. Avec treize chemises, il peut se changer souvent. En tout cas, plus souvent que les bourgeois qui imitent les nobles dans leurs manières de vivre. Pour le seigneur de la Rochefoucauld, il faut continuellement se démarquer de cette classe sociale, qui, grâce à son enrichissement, parvient presque à égaler la noblesse. Si le seigneur de Montguyon peut se changer souvent, cela montre qu’il jouit d’un haut niveau de vie.
Ces chemises sont découpées dans de la toile de hollande ou du basin. Ces toiles de qualité sont utilisées car elles sont visibles sous le pourpoint. En effet, ce vêtement qui couvre le torse jusqu’au dessous de la ceinture, a des manches tailladées, fendues dans la longueur pour laisser voir la chemise. Le pourpoint laisse également entrevoir le jabot en lin ou en dentelle de la chemise. Mais la toile de hollande est également très appréciée par la noblesse car elle est confortable, agréable à porter. Le seigneur de Montguyon a les moyens de s’offrir d’autres vêtements confortables : des peignoirs. Comme les gens de son rang, il en possède trois, recouverts de dentelles.
A ces vêtements, il faut ajouter les importantes réserves de toiles : presque vingt huit mètres de toile de hollande, vingt neuf mètres de toile de Paris, un peu plus de trois mètres de basin (sorte de tissu de coton), soixante et un mètres de coutil (toile de chanvre), un mètre cinquante de toile de lin, seize mètres de serge, vingt mètres de toile. On trouve aussi cent soixante dix livres de fil de brin (fines tiges de chanvre) et cent trente quatre livres de fil d’étoupe (courtes fibres dégagées du peignage du lin et du chanvre). Ces réserves de toile et de fil prêt à mettre en quenouille ne s’inscrivent pas dans une particularité montguyonnaise. Dans les demeures habitées par des gens de haut rang, on a coutume d’avoir des toiles en grand nombre. Elles servent à faire de nouveaux vêtements : « ladite dame a déclairé avoir este achapté pour faire du linge à elle et ses filles (…) la dame a déclairé avoir este achapté par le dit seigneur pour luy faire des chausses. En fait, un tailleur d’habits vient au château et façonne les vêtements dans les pièces de tissu.
Les vêtements trouvés dans la garde-robe montrent une certaine forme d’austérité. 36% d’entre eux sont noirs. Cette couleur domine nettement. Au début XVIIe siècle, la mode préconise des vêtements noirs. C’est certainement ce qui explique ce pourcentage. On trouve aussi du vert, du rouge, du blanc, du bleu, et dans une bien moindre mesure du jaune (5,5%) et du gris (2.7%). Par ailleurs, l’emploi de tissus coûteux permet de se démarquer socialement. A Montguyon, le seigneur porte des vêtements principalement taillés dans de la toile de hollande (24%), dans de la soie (24%), dans du satin (22%). Mais comme on l’a vu précédemment, les bourgeois ont de plus en plus les moyens d’imiter les nobles. Par conséquent, ces derniers doivent user d’ingéniosité pour montrer leur niveau de richesse et pouvoir se démarquer de la bourgeoisie. En utilisant des accessoires et des passementeries, la noblesse affirme son rang.

Des accessoires et des passementeries pour se démarquer de la bourgeoisie.

Le XVIIe siècle oscille entre austérité et extravagance. La garde-robe de Charles de la Rochefoucauld exprime cet état de fait. A cette garde-robe à priori austère, se mêle tout un tas d’accessoires et de passementeries qui tendent vers un surenchérissement du luxe et de l’extravagance du costume. Comme pour le lit dans lequel coucha Louis XIII, le priseur n’en finit plus de donner des détails pour décrire les habits du seigneur. Ils sont recouverts de fils d’argent, de perles, comme s’ils avaient été influencés par la mode espagnole du XVIe siècle. « une jarretière (…) garnye autour d’une dentelle d’or et d’argent à dent de rat et au bout une grand dentelle(…) un haut de chausse en drap de hollande vert garny tant plain tant vide de passement en dentelle d’argent avec un rang de boutons à chaque costé et d’aiguillettes d’argent au bas(…) un habit de satin noir à fleurs fait à petites bandes doublé aussy de satin noir garny partout de dentelles de soie ».
Pourtant un édit de 1608 interdit « de porter dorénavant aucun drap ni toile d’or ni d’argent, clinquant, pourfilures, broderies, passements, emboutissements, cordons, canetilles, velours, satin ou taffetas barrés, mêlés, couverts ou tracés d’or ou d’argent ». Louis XIII confirme ce document en instaurant en 1633 un édit somptuaire qui consiste à supprimer toute extravagance. Il encourage l’austérité de la mode. Malgré les nombreux règlements définis, le seigneur de Montguyon préfère se montrer couvert de dentelles, de broderies et d’accessoires. Il en va de la préservation de son rang.
Charles de la Rochefoucauld exhibe des boutons d’argent, des boucles de ceinture et de bottes en argent. Sur ses vêtements, il accroche des aiguillettes. Seize aiguillettes sont clairement inventoriées. Ces rubans complètent non seulement la tenue mais accentuent aussi la richesse de l’image du seigneur. « Plus 4 aiguillettes de ruban bleu, attachés ensemble couverts d’un costé de petites dentelles d’or et d’argent ». On retrouve la même passementerie pour toutes aiguillettes. Le seigneur emploie aussi des plumes qu’il fixe sur son chapeau : « Plus trois plumes, lune blanche, l’autre rouge et lautre verte et blanche ». Bien que l’édit de 1633 ait interdit les manchettes et les cols à dentelles, le seigneur défunt a suivi la mode du collet rabattu, laissant la fraise de côté. Les rabats inventoriés sont couverts de dentelles d’or et d’argent. Au cours de ses déplacements, il se couvre les mains avec des gants.
La garde-robe est un révélateur intéressant de la personnalité du défunt. On perçoit ses goûts, ses choix et son niveau de richesse. Le plaisir du paraître est également évoqué par des objets de toilette : le peigne trouvé dans la poche d’un peignoir et le plat à barbe en cuivre rouge.

Une hygiène toute relative ?

Le marquis soigne son hygiène : il se rase et porte une attention particulière à sa chevelure. A l’instar du costume et des accessoires vestimentaires, la coiffure est un autre signe de distinction sociale. Sous Louis XIII, les cheveux des nobles sont plutôt longs et frisés. Le seigneur défunt porte certainement la barbe et des moustaches réduites. C’est apparemment un moment important dans la vie quotidienne de la noblesse, puisque Abraham Bosse, le graveur français du XVIIe siècle, n’a pas manqué de représenter une scène intitulée le barbier. Louis XIV était rasé tous les deux jours.
En revanche, l’inventaire n’évoque pas de boite à savon, de baignoire ou de table de toilette. En fait, la principale explication à cela est la crainte de la maladie que peut donner l’eau. Une croyance de l’époque émet l’idée que l’eau pénètre dans le corps par les pores de la peau, amenant avec elle les germes de maladie, notamment celui de la syphilis. En outre, l’eau est censée faire perdre la vigueur sexuelle. Par conséquent, on ne se lave presque pas. On va même jusqu’à croire que la crasse protège des maladies. De plus, l’église qui avait condamné l’immoralité des bains (mélange des deux sexes) contribua à ce que les gens de l’époque se détournent des bains. Le bain n’est pas pour autant totalement inexistant dans le Royaume.
Le seigneur et sa famille prenaient-il des bains ? C’est possible. En tout cas, le seigneur s’adonne à la toilette sèche. Comme on l’a évoqué précédemment, elle consiste à se changer fréquemment, à essuyer le corps et à nettoyer le visage et les mains. Mais cette forme d’hygiène n’exclut pas les odeurs corporelles. Certes, il existe bien des parfums coûteux pour masquer les odeurs, mais le seigneur de Montguyon ne semble pas en utiliser.
Par contre, l’eau est utilisée pour laver le linge. Bien que les vêtements soient difficiles à laver et à entretenir, à cause des matières utilisées, des couleurs et des passementeries, une pièce est consacrée à la lessive : « plus dans la cheminée s’est trouvé une chaudière de fer servant à faire la lessive, plus un bugeoir de fer ». Le linge est mouillé à froid, puis est disposé dans la grande cuve de fer. Le bugeoir est rempli d’eau chaude. On y laisse agir la lessive, constituée de cendres soigneusement enveloppées dans une toile. L’eau est changée autant de fois que nécessaire. Après le trempage, le linge est frotté sur une planche et rincé. Enfin, il est mis à sécher. On ne connaît pas la fréquence des lessives au château de Montguyon, mais la toilette sèche pratiquée par la famille implique sans doute des lessives assez rapprochées les unes des autres.

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En visitant le château de Montguyon, on perçoit une sensation de confort et de bien-être. Mais le confort personnel n’est pas la seule fin en soi. Tous les gestes de la vie quotidienne sont des occasions pour afficher un niveau de vie, cultiver le culte du paraître, entretenir une ostentation permanente y compris dans les déplacements avec l’utilisation d’un carrosse « avec les dehors dorés doublés le dedans de velours rouge cramoisy avec sa garniture en parure de même étoffe ».
Mais même si cet inventaire respire le luxe, c’est un luxe à bout de souffle car le lieutenant particulier de Libourne n’en finit pas d’employer des termes comme rompu, vieux, usé, fort usé, méchant soit un intérieur usé à 73%. Ce château symbolise le poids du passé, la succession, l’héritage des générations.
Les objets neufs sont dans les pièces d’apparat. Le luxe de ces pièces tranche singulièrement avec les pièces secondaires d’où se dégage une impression de vide tellement le mobilier devient sommaire. Un petit peu comme chez ces petits écuyers qui rassemblent leurs plus beaux meubles, leurs plus belles tapisseries dans la pièce où ils reçoivent. Cet état de fait s’explique sans doute par la venue de Louis XIII à Montguyon (où l’on a aménagé des pièces avec un mobilier neuf, au goût de l’époque) et les prémices des difficultés financières qui obligent le fils du seigneur défunt à vendre Montguyon et se retirer à Montendre où il décède en 1712.

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