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Des "fresques murales" dans les souterrains de la citadelle

Les souterrains recèlent des secrets, c’est bien connu !

La citadelle de Blaye n’échappe pas à cette règle et pour ceux qui en douteraient encore : en voici la preuve.

La batterie de 95 mm installée sur le demi-bastion Nord, sommairement décrite dans un précédent article, comprend des installations souterraines dont deux salles (atelier de chargement et salle de manœuvre) sont décorées par un certain nombre de dessins que l’on peut qualifier de "fresques murales", en prenant toutes les précautions d’usage quant à la signification réelle de ces deux termes employés ici.

Ces "fresques" datent du second semestre de l’année 1940 et ont été réalisées par des soldats allemands.

Arrivés à Blaye le 26 juin 1940, les troupes allemandes se sont tout naturellement installées dans la citadelle. A cette époque, elle était occupée par un seul peloton de gendarmerie dont les familles logeaient chichement dans la partie basse, près de la porte Dauphine. Les troupes d’occupation se sont installées dans le reste de l’emprise dont une grande partie n’était alors qu’une immense friche envahie par la végétation.

L’occupant avait installé un foyer en ville, rue St Simon, toutefois celui-ci ne devait pas offrir aux soldats toutes les facilités qu’ils souhaitaient… Il est vrai que l’encadrement en général et les officiers en particulier veillait à ce qu’aucun débordement festif ne vienne ternir l’image de marque de l’armée d’occupation qui faisait tout pour se faire accepter par la population.

C’est probablement pour cette raison et aussi, il faut bien le reconnaître parce que le lieu comporte une part de mystère, que certains soldats ont aménagé dans ces deux salles un local où il était possible de festoyer en toute tranquillité.

Caporal Pshibert

Afin d’égayer les murs plutôt austères, deux d’entre eux (très vraisemblablement le caporal PSHIBERT, "Gefr" étant l’abréviation de caporal, et un certain BRÖMLING ou PRÖMLING, canonnier) se mirent à orner les murs en y peignant des décors pour détendre l’atmosphère et rappeler l’air du pays.

Dans la salle de chargement l’on distingue très nettement sur l’un des murs une scène représentant cinq danseuses de cabaret en train d’exécuter un "french cancan" endiablé et sous laquelle est inscrite une phrase en allemand signifiant "Plus haut les jambes !" (Beine höher). C’est d’ailleurs ce dessin qui a inspiré aux Blayais venus s’aventurer pendant des années en ces lieux l’appellation de "souterrain des femmes".

French Cancan

Sur le mur opposé, une autre scène montre un train avec la légende suivante "correspondance pour Bad Mergentheim à 12H30".

Train en partance...

Ces deux "fresques" sont dans un état de conservation à peu prés correct, malgré les nombreux graffitis qui sont venus s’y ajouter ultérieurement.

Vue générale des salles

Dans la salle de manœuvre située au pied du monte-charge, tout un mur est recouvert de dessins qui s’enchevêtrent sans grande harmonie. L’ensemble a été fortement dégradé, mais on parvient quand même à distinguer très nettement plusieurs représentations : une maison avec un toit crénelé, un pont, une énorme bâtisse avec trois tours.

détail des "fresques" Détails des "fresques"

Pour comprendre la signification de ces peintures, il convient de s’intéresser à Bad Mergentheim, petite ville de 13 000 habitants située en Allemagne, dans le Bade-Wurtemberg, à moins de 130 km de la frontière française.

Bad Mergentheim se trouve dans la vallée de la Tauber, un affluent du Main, célèbre en Allemagne pour sa douceur de vivre. Bad signifie "les bains" à prendre dans le sens "Aix les bains" ou "Thonon les bains", Bad Mergentheim est donc une station thermale connue, notamment, pour soigner le diabète.

Bad Mergentheim

Cette petite ville possède deux autres particularités :
-  un hôtel de ville avec un toit crénelé ;
-  un château construit au XVIème siècle pour servir de résidence aux grands maîtres allemands de l’ordre des Chevaliers Teutoniques (la ville s’appelait alors Mariendal). Ce château comporte notamment trois tours.

Bad Mergentheim

Lorsque l’on compare les dessins de la salle de manœuvre avec les photos disponibles sur le site Internet de Bad Mergentheim, l’on ne peut qu’être frappé par la ressemblance…

Il est donc fort probable que PSHIBERT et son camarade aient voulu représenter les monuments les plus significatifs de la ville dont ils étaient originaires et où allait les conduire le train précédemment évoqué.

L’on note également que ce lieu a très vraisemblablement été le cadre de festivités à l’occasion de la St Sylvestre 40/41, comme le laisse entendre l’inscription "Prosit neujahr" qui signifie "bonne année".

St Sylvestre

Il existe d’autres dessins, mais moins nets, à tel point qu’il est raisonnablement impossible d’identifier quoi que ce soit : des visages, des silhouettes… Il s’agit probablement de dessins inachevés, d’esquisses, qui, par ailleurs, ont été fortement dégradés par le temps et la bêtise de jeunes vandales soucieux de laisser des traces indélébiles de leurs passages.

Divers

Il est probable également que le ou les dessinateurs n’ont pas eu le temps de terminer leur "œuvre"… En effet, les premières troupes arrivées à Blaye appartenaient à l’arme blindée (d’où leurs uniformes noirs) et elles ont dû partir assez rapidement pour participer à la campagne de Russie (déclenchement de l’opération Barbarossa le 22 juin 41).

Nous terminerons cet article en signalant l’existence d’un site Internet hollandais qui s’est spécialisé dans la mise en ligne des décorations ornant les ouvrages des fortifications et autres blockhaus (http://www.bunkerart.nl) et à l’intérieur duquel il est possible de trouver des reproductions des "fresques" des salles souterraines de la batterie de 95 mm de notre citadelle.

Sources : l’auteur de cet article tient à remercier chaleureusement M. RUMIN Fanch. Ayant passé une partie de sa jeunesse dans la citadelle de Blaye, c’est son témoignage qui a permis la compréhension de l’origine de ces "fresques murales".




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