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Blaye : une place forte douanière oubliée.

Par Monsieur Michel BOYÉ,

Président de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon.

  • Samedi 28 mars 2009 15:30 - Syndicat Viticole de Blaye
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Michel BOYÉ

Les origines lointaines de la douane à Blaye sont assez mal connues. Le regretté Jean Cavignac, dans son « Répertoire numérique de la juridiction des traites de Guyenne », laisse entrevoir la réponse lorsqu’il évoque la création de deux taxes « douanières » - c’est-à-dire frappant les marchandises circulant entre deux territoires « étrangers » : le convoi et la comptablie.

Il semblerait ainsi que la vocation douanière de Blaye doive être datée du XVIè siècle et plus précisément de l’année 1586, lorsque fut créé le convoi, « levé pour l’escorte des navires » et qui devait être perçu « à Bordeaux, Libourne, Blaye, Bourg, La Teste et Langon à la sortie sur le vinaigre, les eaux-de-vie, châtaignes, cires, noix et résines, à l’entrée et à la sortie sur les vins, le miel, le sel et les prunes ». Un document de 1594(1) confirme l’existence de la recette de Blaye et donne le montant des droits de convoi perçus pour l’exercice : 2001 livres et 17 sols !

L’importance fiscale du bureau de Blaye s’accrut une première fois en 1613, avec le doublement du convoi, puis avec la perception de la comptablie. Ce droit, institué par une ordonnance de Charles IX (1563) avait été initialement perçu à Bordeaux, mais, après plusieurs hésitations, il avait été définitivement transféré à Blaye au milieu du XVIIè siècle (2).

Enfin, suite au double refus de la Guyenne d’adopter le tarif des traites de 1621, puis celui de 1664, aux droits de convoi et de comptablie avaient été ajoutés les droits de quillage, de premier tonneau de fret et de la branche de cyprès (3).

Ce dernier droit, le plus connu de tous, est ainsi explicité dans l’Encyclopédie méthodique des Finances de Panckouke (1784) :

« Ce droit qui est de 4 sols 6 deniers par chaque bâtiment venant de Bordeaux, Libourne et Bourg à Blaye, ne se perçoit que dans cette dernière ville. Il n’en appartient que le tiers au roi ; les deux autres tiers sont perçus au profit de M. le maréchal de Duras, aux ancêtres de qui ils ont été concédés.

« On prétend que ce droit tire ses origines de ce qu’anciennement les pilotes des navires, pour faire parade de la gloire qu’ils avaient acquise en montant à Bordeaux, prenaient, en revenant à Blaye, chargés de vins et autres marchandises, une branche de cyprès dans un bois appelé le Cypressac, situé sur les bords de la mer. Il est probable que cet usage dégradant le bois dont il s’agit, à mesure qu’il s’observait, on imagina d’imposer un droit sur ces bâtiments et leurs conducteurs, à titre de dédommagement. Quoi qu’il en soit, le droit s’est perpétué, et cependant l’usage de prendre la branche de cyprès est aboli depuis très longtemps.

« La perception de ce droit est confirmé par l’article 325 du bail de Forceville.

« Le privilège d’exemption accordé par Charles IX, aux foires de Bordeaux, comprend le droit de la branche de cyprès ; néanmoins l’usage de le percevoir, même en temps de foire, sur les bâtiments qui descendent de Bordeaux, est resté établi ».

I. BLAYE AU TEMPS DE LA FERME GENERALE -

La création de la Ferme Générale, en 1726, ne changea rien au système. Bien au contraire. L’auteur Savary des Bruslons pouvait écrire vers 1740 : « A Blaye se tient le bureau des fermes le plus important après Bordeaux ; 75 employés composent le service devant lequel passent les marchandises transportées sur la Garonne et la Dordogne » (2). Mais toutes les marchandises à destination de la sénéchaussée de Guyenne n’étaient pas transportées sur la Garonne et la Dordogne, et les fraudeurs mettant à profit la perméabilité des frontières terrestres, force fut de constater bientôt « la faillite et les abus très préjudiciables aux intérêts du Roy » du quadrillage mis en place.

L’ordonnance de la Cour des Aides du 10 septembre 1744, rendue à la requête de l’adjudicataire général des Fermes de France Jacques Forceville, représenté à Bordeaux par le directeur de Pressigny, « pour empêcher les fraudes qui se commettent sur les frontières de la sénéchaussée de Guyenne », est à cet égard significative de l’importance accrue prise par Blaye.

Forceville fut ainsi autorisé à établir « sur les frontières du bureau de Blaye …, un bureau à Saint-Ciers, Pleine-Selve, Marcillac, Reignac, Lagraulle, Le Verdon, Goulée, La Maréchalle et Pauillac, lesquels bureaux dépendront de celui de Blaye » ; amendes et confiscations étaient promises aux capitaines de navires et aux voituriers qui ne paieraient pas les droits dus sur les marchandises. La menace n’eut pas les effets escomptés et tout au long de la seconde moitié du XVIIIè siècle, la Ferme Générale n’eut de cesse d’augmenter le nombre de ses brigades et leurs effectifs.

Un précieux manuscrit, conservé aux Archives Municipales de Bordeaux, nous donne l’organisation de la direction de Fermes de Bordeaux pendant le bail Laurent David (1er octobre 1774/ 1er octobre 1780) et nous permet de prendre la mesure de l’importance « douanière » de Blaye à la fin de l’Ancien Régime.

1. La direction des fermes de Bordeaux

Cette direction – la plus importante alors du royaume devant Lyon, Marseille et Rouen – couvrait bien évidemment la sénéchaussée de Bordeaux, c’est-à-dire « Bordeaux, la banlieue de cette ville, le Pays appelé entre deux mers, le Bourgeais, le Blayais, le Vitrezais, le Médoc et une partie des Landes » mais s’étendait aussi dans le Bazadais, le Périgord, l’Agenais, le Condomois et le Quercy.

Elle était divisée en quatre départements principaux (ou contrôles généraux) d’inégale importance : Bordeaux, Blaye, Libourne et Langon.

Pour la compréhension de notre propos, rappelons :

1°/ que les contrôleurs généraux avaient pour fonction de contrôler sur le terrain tous les services de leur circonscription : les bureaux comme les brigades ;

2°/ que les bureaux étaient regroupés territorialement en huit arrondissements de bureaux de traites et les brigades en huit inspections (ou capitaineries générales).

2. Le contrôle général de Blaye

On connaît donc avec précision non seulement l’organisation douanière dans le Blayais mais aussi son importance. Dans leur classement « national », par ordre d’importance, les fermiers généraux plaçaient Blaye au 13è rang (alors que Bordeaux était au 8è et Langon au 63è !).

En 1783, le contrôle général de Blaye, considéré par la Ferme générale comme étant de 3è classe, était divisé :

- en deux arrondissement des bureaux de traites dirigés depuis Blaye et La Teste-de-Buch

- et en deux capitaineries générales pilotées depuis Pauillac et La Teste-de-Buch.

Pas moins de 12 bureaux subordonnés dépendaient du bureau principal des traites de Blaye (alors que son pendant méridional La Teste n’en avait que 3). A ce bureau principal de Blaye, qui fonctionnait avec un effectif de 4 agents, était donc rattaché le plus important bureau subordonné de la direction, en l’occurrence Pauillac, récemment créé (entre 1780 et 1783) qui était composé d’un receveur, d’un contrôleur et d’un visiteur : trois agents alors que la norme était d’un agent ! Ces effectifs renforcés s’expliquent peut-être par l’une des missions particulières de l’arrondissement des traites de Blaye : contrôler et délivrer « des billettes en payement des droits pour les quelques petites quantités de sel qui s’enlèvent sur les marais salants du Verdon, Soulac, Saint-Vivien et La Hourcade pour être consommés dans le Médoc, le Blayais et le Vitrezais ».

Quant aux brigades « blayaises » – pour le moins diverses et variées : brigades à cheval, brigades ambulantes, brigades sédentaires, pataches et canots et qu’il serait fastidieux d’énumérer-, elles atteignirent sous le bail Salzard (1780-1786) le chiffre qui peut nous paraître aujourd’hui exorbitant de 212 agents dont une dizaine affectés au seul service maritime.

A Blaye même, il y avait deux unités : la brigade, composée en 1783, d’un brigadier, d’un sous-brigadier et de six gardes, tandis que la patache, équipée d’un « canot de rade », était constituée d’un capitaine, d’un lieutenant et de quatre gardes.

Pourquoi une telle organisation ? Rappelons tout d’abord que la France de l’Ancien régime n’était pas un état unitaire au plan fiscal, notamment en matière de fiscalité indirecte. Au plan douanier, elle était divisée en trois ensembles distincts :

- les provinces dites des cinq grosses fermes dont le noyau était constitué par le domaine royal ;

- les provinces réputées étrangères (dont faisait partie la Guyenne) et ainsi qualifiées pour avoir refusé l’uniformisation douanière tentée par Colbert en 1664 ;

- les provinces à l’instar de l’étranger effectifs, ensemble de provinces ou de villes récemment conquises ou qui avaient obtenu du roi de pouvoir commercer librement avec l’étranger.

Ensuite, la Ferme Générale avait obtenu en 1730 la perception des revenus du tabac et, bien que la Guyenne fût, depuis 1550, une des provinces rédimées – c’est-à-dire « exemptées à perpétuité de tous les droits sur les sels », elle assurait le contrôle du commerce du sel et devait lutter contre le faux-saunage provoqué ou encouragé par la présence de nombreux marais salants.

A Blaye, comme à Bordeaux, Libourne, Pauillac, La Teste, Langon, tout au long du XVIIIè siècle, nombreuses furent les contestations qui s’élevèrent entre les services de la Ferme de Bordeaux et les négociants, qu’il s’agisse de la perception des multiples droits de traites et autres ou des vexations réelles ou supposées qui émaillaient les contrôles.

Les représentants du Tiers-Etat de la sénéchaussée de Bordeaux profitèrent-ils de l’opportunité offerte, début 1789, avec la rédaction des cahiers des doléances ? Allaient-ils, comme dans certains baillages, remettre en cause la Ferme générale ?

Le système fut effectivement condamné, notamment la multiplicité des droits. Contestation des impôts indirects de la Monarchie et souhait d’une libre circulation des richesses n’entraînèrent cependant pas une adhésion sans réserve au libre-échange. Il fallait protéger le commerce et l’industrie nationale.

II. BLAYE AU TEMPS DE LA DOUANE -

Comme chacun sait, la Constituante, après avoir travaillé toute au long de l’année 1790 à « l’établissement d’un nouvel ordre des choses dans le domaine fiscal », commença par répondre aux attentes les plus vives de l’opinion public. Le 21 mars 1790, la gabelle était supprimée, puis ce fut au tour des péages et des droits particuliers sur les huiles et les fers.

Les 30 et 31 octobre 1790, l’abolition des droits de traite à l’intérieur du royaume réaliser l’unification douanière du royaume, tentée en vain par Colbert.

Le 1er décembre 1790, les bases du futur tarif douanier français étaient fixées. Les discussions, au cours desquelles les députés de Bordeaux furent des plus actifs, aboutirent au premier tarif des douanes unique et uniforme que la France ait connu et qui constitua la loi du 15 mars 1791.

La Ferme générale allait-elle être chargée de son application ? Nullement. Le décret d’octobre 1790 prévoyait la création d’une nouvelle administration, constituée de « préposés à la police du commerce extérieur », chargés de percevoir « les impôts au profit exclusif de l’Etat ».

Le 20 mars 1791 la résiliation du bail passé en 1786 avec Jean-Baptiste Mager entraîna de fait la liquidation de la Ferme générale. Mais la Constituante, par souci d’efficacité immédiate, opta en quelque sorte pour sa nationalisation.

Les administrateurs furent choisis au sein de la haute administration de la Ferme. On retint pour sièges des directions de grandes villes frontalières et des ports maritimes, où étaient déjà implantés les rouages de la Ferme générale ; on conserva les hommes . .. après avoir procédé à une réduction des effectifs. La loi du 1er mai 1791 créa ainsi la Régie des Douanes Nationales, exclusivement chargée du commerce extérieur puisque le monopole du tabac venait d’être supprimé le 27 mars 1791.

1. La mise en place des services douaniers à Blaye -

Dans la perspective de la loi du 1er mai 1791, le décret du 23 avril 1791 prévoyait au plan bordelais : un directeur et un inspecteur sédentaire à Bordeaux, quatre inspecteurs divisionnaires (Bordeaux, Blaye, Pauillac et Libourne) et neuf bureaux de douanes : Bordeaux, Pauillac, La Teste-de-Buch, Libourne, Bourg, Blaye, Mortagne et Royan.

Blaye conservait donc son deuxième rang dans la nouvelle organisation douanière au sein de la direction de Bordeaux. D’autant plus que les brigades étaient regroupées en deux inspections : celle de Bordeaux qui supervisait les capitaineries de Bordeaux et des Chartrons, celle de Blaye à laquelle étaient rattachés les contrôles de La Teste-de-Buch, Pauillac et Bourg.

Cette réforme, conduite immédiatement par M. de Gercy, directeur des Fermes de Bordeaux confirmé comme directeur des douanes, dut être soumise à la Chambre de Commerce de Bordeaux dont les douze commissaires ne manquèrent pas d’apporter leur contribution à la réorganisation définitive de l’administration douanière.

Le 7 février 1792, Philippe de Gercy soumettait une nouvelle copie au maire et officiers municipaux de Bordeaux, puis au Directoire de la Gironde.

Pour les bureaux, il semble que rien ne fut changé dans l’organigramme prévu dès 1791 ; par contre les brigades furent répartis entre deux capitaineries : Bordeaux avec 247 agents et Blaye avec 67 agents, et sept lieutenances (Lagrange, Royan, Pauillac, Les Monards et La Teste-de-Buch avec, chacune 60 agents, Bourg avec 75 agents et Le Verdon avec 114 agents) !

Mais la France était engagée depuis juin 1791 dans la voie de l’économie de guerre. Face à l’émigration, à la menace étrangère et à la fuite des capitaux, les restrictions aux échanges se multipliaient. Après avoir suivi les traces de la Constituante, l’Assemblée Législative, confrontée à la guerre, engagea le pays dans un système de prohibition de sortie. Un nouveau pas fut franchi par la Convention, à partir de février 1793, pour faire face à l’Europe coalisée : une véritable dictature économique fut instaurée. Le 1er mars 1793 notamment, les Conventionnels annulèrent tous les traités de commerce passés avec les puissances ennemies.

Cette logique de « la nation en guerre » conduisit la Convention à réformer profondément la Douane. Si la Législative s’était contentée d’une politique d’austérité qui avait nivelé les rémunérations des hauts fonctionnaires douaniers, les Conventionnels commencèrent par réduire les effectifs, par le biais du certificat de civisme qui entraîna des mesures d’épuration, … puis par multiplier les missions : des compétences plus ou moins anciennes du Ministère de l’Intérieur (balance du commerce, primes et encouragements, commerce d’outre-mer, remboursement de droits à l’exportation) et du Ministère de la Marine (droit de navigation, congés, jauge) furent ainsi transférées aux services douaniers.

Et surtout, la mobilisation générale des douaniers fut décrétée si bien que les brigades, notamment dans la direction de Bordeaux, furent engagées contre les « factieux » de Vendée et pour la défense des côtes (4) ! Cette militarisation de la Douane conduisit la Convention à la solution extrême : le retrait de la Régie des Douanes du Ministère des Contributions Publiques et son rattachement aux Affaires Etrangères (8 octobre 1793).

La conséquence ne fit pas attendre, d’autant plus que la guerre civile faisait rage : une réorganisation complète de la Douane fut présentée par Bourdon de l’Oise, qui fut adoptée de manière expéditive le 16 décembre 1793.

Cette réorganisation portant suppression des directions des douanes mettait en place des inspections commerciales, ce qui permit à Blaye de prendre une nouvelle importance.

2 - L’inspection commerciale de Blaye (1793-1795) –

L’éclatement de la direction des douanes de Bordeaux, créée par la Constituante, consacra la prééminence de deux ports de l’estuaire : Blaye et Pauillac, préférés à Bordeaux jugé trop en amont. Les Conventionnels considéraient, peut-être avec raison, que le succès de l’embargo mis sur les navires « anglais, hollandais, prussiens, russes et autrichiens » ne pouvait être assuré qu’avec des échelons de commandement situés sur la Gironde.

Le décret du 5 janvier 1794 donna 5 jours au ministre des Affaires Etrangères Desforges pour présenter la liste des commis « nommés inspecteurs ambulants » chargés de diriger les 40 inspections commerciales nouvellement instituées.

C’est ainsi que fut affecté à Blaye Jean-Baptiste Gorsas, le frère du conventionnel. Entré dans les Fermes du Roy le 1er mars 1775, Gorsas avait atteint le grade de capitaine général et était en poste à Surgères en 1790. Maintenu dans les rangs de la Régie des Douanes, il avait été rétrogradé à un emploi inférieur, vraisemblablement dans le cadre de mesures d’économie, par le directeur de La Rochelle Louis Véron Duverger.

Ulcéré, en novembre 1792, Gorsas évoqua ce qu’il considérait comme une injustice devant la Société Rochelaise des Amis de la Constitution ; les suites ne se firent pas attendre : le 15 décembre la Société dénonçait l’incivisme de quelques chefs des douanes et Duverger fut destitué en avril 1793… pour être provisoirement remplacé par Gorsas lui-même. Ce tour de passe-passe ne plut guère à la hiérarchie parisienne et les Régisseurs s’empressèrent de remplacer Gorsas.

Les Blayais virent donc arriver un éphémère directeur des douanes rochelaises pour superviser l’action des services douaniers sur la rive droite de la Gironde et de la Garonne. Jean-Baptiste Gorsas ne démérita pas dans ses nouvelles fonctions ; la suite de sa carrière en porte témoignage.

A la fin de l’été 1794, les inspections commerciales revinrent dans le giron des Finances, la Douane fut chapeautée par « un bureau central » qui préfigurait à plus ou moins longue échéance la reconstitution de l’administration mise en place par la Constituante !

La chute de la dictature jacobine entraîna la suppression du commerce d’Etat le 2 janvier 1795. Le 5 avril 1795, les services douaniers retrouvaient, en province, leurs directeurs ; à Bordeaux fut affecté l’ancien directeur de Perpignan, François Frémond qui maintint à leur poste les inspecteurs de Pauillac et de Blaye.

L’un et l’autre allaient brillamment poursuivre leur carrière et accéder aux fonctions de directeur : Jean-Baptiste Gorsas, pour sa part, allait ainsi diriger successivement, avant de prendre une retraite méritée, les directions d’Ax-les-Thermes et de Cologne.

Cet épisode révolutionnaire des « inspections commerciales » eut une conséquence « heureuse » pour Blaye : à côté de la recette et du contrôle des brigades (qui prendrait l’appellation de capitainerie en 1839) - rouages qui traduisaient la continuité entre la Ferme Générale et l’administration moderne des Douanes - fut maintenue, pour de longues décennies, l’inspection (parfois baptisée « principalité ») ; cet échelon de commandement, qui semble avoir atteint sa plus grande importance sous le Second Empire (5), fut souvent menacé dans les réorganisations successives, transformé en sous-inspection dans la décennie 1880-1890 avant d’être rattaché à Bordeaux avant 1905.

Le directeur Victor Barbier, auteur de l’ouvrage Les directions des douanes, publié en 1890, faisait le constat suivant : « il n’y a pas d’industrie à Blaye mais on y fait un grand commerce de vins et d’eaux-de-vie, de céréales, de farines, de poissons frais, de bois de construction et de merrains pour la fabrication des futailles, des sels, de bétail, etc.

Le mouvement de navigation avec l’étranger se traduit par 23 navires et celui de cabotage par 35 ».

Les transformations du commerce international, notamment avec le développement du chemin de fer, les réformes des méthodes et des procédures douanières ne pouvaient à terme que condamner la triple structure installée à Blaye. Après le premier conflit mondial, fort heureusement, une intense activité pétrolière se manifesta sur l’estuaire de la Gironde, qui profita à la recette des douanes de Blaye qui fut même, peu avant la seconde guerre mondiale, scindée en deux avec le bureau de Blaye et le bureau de Blaye-Pétroles, dirigée le premier par M. Cerciat, le second par M. Lachaud.

Dans le même temps, avec le souci de lutter contre une fraude que l’on suspectait croissante, la capitainerie de Blaye déploya des unités à Furt (commune de Gauriac), Limoges, Blaye-Pétroles tandis qu’à Blaye même étaient organisées deux brigades : Blaye cycliste et Blaye mobile !

Sous la IVè République, le centre de gravité de l’activité pétrolière, aux yeux des autorités douanières, se déplaça vers le Médoc : le bureau de Blaye Pétroles fut donc supprimé, ne resta que Blaye-Port, mais la persistance d’importants dépôts pétroliers sur la rive droite conduisit à créer à Blaye une subdivision gérée par un capitaine qui eut sous ses ordres, dans un premier temps les brigades d’Ambès, Libourne, Bourg (brigades fluviales), la brigade du port de Blaye et la brigade mobile de Blaye ; par la suite, ce furent pas moins de neuf brigades qui furent rattachées au capitaine de Blaye.

La construction européenne, son développement, l’informatisation des procédures et les mesures d’économie qui devaient accompagner l’effacement progressif de la Douane allaient successivement conduire à la disparition de tous les rouages douaniers du Blayais :

- La recette des douanes de Blaye, transformée en antenne rattachée à Bassens en 1996, fut supprimée à la fin de l’année 2003.

- La dernière brigade de Blaye disparut de l’organigramme administratif le 1er mars 2004, ce qui a abouti à la dispersion des agents dans d’autres brigades ou, pour certains d’entre eux, à leur mise à la retraite.

Après plus de quatre siècles d’activité douanière, ne subsiste désormais à Blaye, et encore s’agit-il d’une des conséquences de la fusion de deux administrations – la Douane et les Contributions Indirectes le 1er janvier 1993, qu’une « recette locale » tournée essentiellement vers le secteur viti-vinicole.

III. PERSONNAGES DE LA DOUANE DE BLAYE

Cette longue histoire a été faite et vécue par des hommes, qui, à l’origine, étaient pour la plupart d’entre eux, natifs de la rive droite de la Gironde. Par la suite, avec la mise en place, dès la Ferme Générale, de nouvelles règles de recrutement et de promotion, des « étrangers » au pays vinrent exercer leurs fonctions à Blaye et dans sa région ; certains même s’y fixèrent.

Seuls les généalogistes pourraient nous éclairer sur ces destins individuels. En effet, la destruction des archives parisiennes (1871) et bordelaises (1940) de la Douane ne permet malheureusement pas d’en dresser la liste exhaustive si l’envie venait à quelque chercheur.

En conclusion de mon propos, je me contenterai donc d’évoquer quelques figures douanières qui, par leurs fonctions ou leur action, ont évité de tomber dans l’oubli le plus total.

C’est ainsi que plusieurs directeurs des douanes, outre Gorsas, ont fait une partie de leur cursus à Blaye, ce qui laisse supposer que pour beaucoup de jeunes commis, appelés à une brillante carrière, un séjour à Blaye était une étape enrichissante sur le plan professionnel.

- Jules Fossat, né à Bayonne en 1863, fut sous-inspecteur divisionnaire à Blaye en 1902, pour quelques mois ; il termina sa carrière comme directeur à Bayonne en 1916.

- Joseph Frémin, né aux Mathes en 1862, fut pendant deux ans (1882-1884) commis à Blaye ; il sera directeur, puis receveur régional à Bordeaux de 1912 à 1923. Il sera fait chevalier de la Légion d’Honneur « pour avoir pris une large part à l’organisation des services de liaison avec la base américaine de Bordeaux en 1918 ».

- Jean Labériotte, né à Saint-Jean le Vieux en 1860, fut lui aussi pendant quelques mois commis à Blaye en 1881 ; il sera directeur à La Rochelle en 1916 et receveur principal à Nantes en 1921.

- Eugène Le Vavasseur, né à Tonnay-Charente en 1828, fut inspecteur à Blaye de 1880 à 1883, avant d’être nommé directeur à Brest en 1884 et receveur principal à Rouen en 1887. Il s’était fait remarquer le 18 juin 1870, à Bordeaux, en sauvant un jeune homme tombé dans la Garonne !

- François Loustaunau, né à Vannes en 1850, fut nommé commis à Blaye en 1872 ; il y resta un an et demi, vraisemblablement sous les ordres de son père (6), poursuivit sa carrière et termina comme directeur à Besançon en 1902 et receveur principal à Nantes en 1907.

Deux autres directeurs méritent une attention particulière de la part des Blayais.

- Le parisien Martial Duvaucel, né en 1794, inspecteur à Blaye de 1828 à 1838, date à laquelle il fut nommé directeur à Besançon. Une tradition veut que la gravure « la nourrice de Blaye », souvent reproduite y compris en carte postale, soir originellement un dessin de sa main ! Mais cette « tradition » dit-elle la vérité ?

- Tout aussi intéressante, me semble-t-il, la personnalité du comte François-Joseph, dit Amédée de Raymond. Ce noble rejeton, né en 1784, qui fut nommé directeur de Bordeaux en avril 1830, transforma en camp retranché la douane de Bordeaux pendant les journées de juillet 1830. Ce légitimiste convaincu refusait d’arborer le drapeau tricolore et il fallut l’intervention de représentants de la Chambre de commerce pour lui faire entendre raison.

Deux ans plus tard, il fut menacé de destitution pour (je cite) « un coup de caractère des plus hardis à l’occasion de la captivité de la duchesse de Berry » ! Cette formule interpelle d’autant plus qu’il ne m’a pas été donné de découvrir qu’elle fut l’action d’éclat du comte de Raymond ! Il conserva son poste grâce à une intervention de sa mère auprès de la reine Marie-Amélie : le gouvernement de l’époque se contenta de le muter directeur à Brest.

Son fils Barthélemy, inspecteur à Bordeaux, prit le relais pour défrayer la chronique douanière. Après un duel au cours duquel il se couvrit de ridicule, ses supérieurs lui firent comprendre qu’il devait demander son changement ; il sollicita le poste de Blaye qui pouvait être fort opportunément rendu vacant sans grande difficulté, en mutant de Blaye à Lorient l’inspecteur Léopold Lhotellerie dans la perspective d’une prochaine promotion. Ce qui fut fait illico… mais Barthélemy de Raymond demanda à résider à Libourne ; la hiérarchie bordelaise, qui se méfiait du personnage, n’osa pas le contrarier et accéda à son désir en espérant qu’il accomplirait ses tournées avec zèle. Ceci se passait en 1868.

Précisons pour être complet que l’espoir du directeur de Bordeaux fut rapidement déçu, si l’on en croit le mémorialiste Jean Paloc, directeur des douanes et fils d’un officier qui exerça à Blaye ! L’épisode Barthélemy de Raymond ne prit fin qu’en 1876 !

Hélas ! pour l’historien ou le simple chercheur, de 1876 à 2004, les archives douanières disponibles ne révèlent pas, dans le quotidien des gabelous de Blaye, des personnalités aussi extra-ordinaires que celles des Raymond, père et fils. On peut le regretter…

Michel BOYÉ

NOTES

1. AD Gironde, C 4094.

2. AD Gironde, C 3908, C 3909, C 3923 et C 3926

3. AD Gironde, Jean Cavignac, Répertoire numérique de la juridiction des traits de Guyenne.

4. Les 3 compagnies du Bataillon de l’Espérance, constitué au sein de la direction de Bordeaux, se regroupèrent à Blaye, les 26 et 27 mars 1793, avant de gagner la Vendée.

5. C’est ainsi qu’à partir de 1860, la recette des douanes d’Arcachon, nouvellement créée, fut rattachée à la principalité de Blaye, au même titre que Mortagne, Meschers et Royan.

6. L’annuaire de 1875 indique que le receveur principal de Blaye était A. Loustaunau.




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