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Conférence “Monsieur de Vauban : des conceptions d’un ingénieur militaire à l’humanisme d’un homme de terrain”

par Jean-Pierre Bois, Professeur émérite de l’Université de Nantes,
chercheur associé au CREC, Centre de recherches des Ecoles de Coëtquidan.

  • Samedi 13 octobre 2007 15:30 - Syndicat Viticole de Blaye, 11 cours Vauban
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Jean-Pierre BOIS

Dans le cadre du cycle de conférence à l’occasion de tricentenaire de la mort de Vauban.

Monsieur de Vauban. Des conceptions d’un ingénieur militaire à l’humanisme d’un homme de terrain

Il faut d’abord le dire : Vauban semble être l’un de ces hommes rares de l’histoire sans doute aussi constamment reconnu par les temps qui l’ont suivi que par sa propre époque – destin peu ordinaire, réservé à ceux qui sortent de l’ordinaire. Déjà grand à l’époque du grand roi, il fait toujours partie du petit nombre des noms que tous associent à la grande histoire, même si ce n’est que par la vertu d’un souvenir d’école, ou d’un nom de rue… Vauban semble presque avoir pris dans la conscience des Français une place comparable à celle que tient de nos jours Hugo ou Pasteur– et sur internet, le site Google donne pour le nom de Vauban un peu plus de trois millions de références…
En cette année 2007, on a beaucoup parlé de Vauban. On en a même peut être trop parlé. Le visage de l’ingénieur militaire s’est un peu enrichi, de colloques en conférences, de journées d’études en commémorations ou en actions de soutien à la candidature des quatorze sites Vauban au patrimoine mondial de l’UNESCO, jusqu’à subir l’effet pervers de la transformation de l’histoire en mémoire, du rappel des faits à l’utilisation des faits. Vauban s’est ainsi transformé au fil des mois en incarnaion de la modernité, puis en devancier des Lumières ; il passe pour une sorte de saint laïc, il devient l’un des premiers de ceux dont la pensée allait mettre à bas l’Ancien Régime – appel à la tolérance, à la réduction des privilèges, à la dignité de l’homme. C’est oublier que Vauban, travailleur acharné et modeste, est bien d’abord un ingénieur du grand Roi, dont l’œuvre militaire comme poliorcète a transformé la guerre de son temps, et donné un nouveau visage à nombre de villes de la frontière du royaume, dont il est le bâtisseur au sens le plus concret du terme. Au reste, nommé maréchal de France en 1703, il n’a jamais commandé d’armée, mais simplement dirigé des sièges. Ecrivain prolifique, auteur de l’immortelle Dîme Royale, il n’a rien publié de son vivant. Ses Oisivetés, recueil de ses écrits non militaires, n’ont été lues par aucun de ses contemporains, auxquels il ne s’adresse pas. Son seul interlocuteur a été le roi, auquel il a tant écrit et tant parlé, et qui a bien voulu l’entendre quand il l’entretenait de son art, la fortification, et s’est contenté de l’écouter quand il abordait d’autres sujets. Au reste, ces écrits aujourd’hui découverts et publiés révèlent un homme de bien, non dépourvu de sensibilité et d’humanité, désormais plus haut placé que celui de l’homme des guerres de Louis XIV.

Repères : les grandes dates de la vie de Vauban.

En bref, rappelons l’essentiel. Sébastien Le Prestre de Vauban est né en 1633, au cœur des années les plus noires de la Guerre de Trente Ans. Il appartient à cette génération d’Européens qui a été marquée au plus profond de sa conscience par les « misères et malheurs de la guerre », l’expression de Jacques Callot dont la série de gravures est datée de la même année 1633. Vauban est issu d’une famille de très petite gentilhommerie – Albin Prestre, son père, est dit écuyer. Vauban lui-même est-il vraiment marquis, comme on le dit ? Agrégé à la noblesse à la mode de l’Ancien régime sans doute, l’usage des mots finissant par créer une réalité. Mais qu’importe : dans une société très hiérarchisée, il est de la noblesse, de la toute petite noblesse provinciale, celle du Morvan. Il deviendra hobereau, capitaine, ou père abbé… Il apprend le latin, avec l’abbé Orillard, celui qui l’a baptisé à Saint-Léger de Foucherets ; puis, au collège de Semur, tenu par les Carmes, il apprend le dessin, et les mathématique, c’est-à-dire l géométrie, l’arithmétique, un peu d’algèbre, et des rudiments de ce nous appellerions plutôt de a physique – hydraulique, mécanique – enfin l’art des plans. « Ayant reçu une assez bonne teinture des mathématiques et des fortifications, et ne dessinant d’ailleurs pas mal », selon les termes de son Abrégé de services, il choisit alors l’épée, qui lui permet au moins de faire une carrière, mais sans régiment : il n’a pas de quoi s’offrir un brevet. Mais il des dispositions et des qualités : au service d’abord du rince de Condé, puis de Mazarin, tout de suite formé à la rude école des combats et des sièges, il reçoit à 22 ans, le 3 mai 1655, sous les ordres du chevalier de Clerville, il obtient son brevet d’ingénieur ordinaire du roi. Il a déjà fait 5 campagnes, 4 sièges, une centaine de jours de tranchée, il a reçu deux blessures…
Il fait alors une carrière, surprenante pour un homme de si petite noblesse, servie sans doute par une constitution physique hors du commun. Essayons d’en marquer les principaux temps. En 1667, première année de la Guerre de Dévolution, ayant fait la campagne de Flandre conduite par le roi, qui ordonne de renforcer les villes conquises avant même que les opérations ne sont pas terminées, il obtient l’élévation de la citadelle de Lille : c’est son avènement, Clerville passe au second rang, l’élève dépasse le maître. A partir de 1672, il participe au principaux sièges de la guerre de Hollande – on retient en particulier le siège de Maastricht, en 1673, où est tué le légendaire Charles de Baatz, chevalier d’Artagnan, siège où la démonstration donnée par sa méthode fait l’admiration même de Condé, puis après les sièges de Besançon en Dole en 1674, Valenciennes et Cambrai en 1677, surtout le siège de Gand en 1678, destiné à achever la guerre sur un triomphe. Nommé maréchal de camp et Commissaire général des Fortifications, il commence alors, au temps de la politique des Réunions, le plus gros de son œuvre de bâtisseur – Longwy et Saint-Louis de Brisach en 1678, Sarrelouis, Phalsbourg, Huningue, Mont-Louis en 1679, puis Saint-Marti de Ré en 1681, l’année de la prise de Strasbourg, siège de Luxembourg en 1684. En 1688, il est nommé lieutenant-général.

Son Mémoire pour le rappel des huguenots date de 1689 – mais il convient de rappeler qu’il n’est pas publié, qu’il n’a aucun écho public, que Vauban regrette surtout la perte d’hommes et de talents, et qu’il ne proteste nullement contre la dévastation du Palatinat qui se déroule alors sous ses yeux. A nouveau homme de sièges dans la nouvelle guerre, dite de la Ligue d’Augsbourg – Mons en 1691, Namur en 1692, Charleroi en 1993, il publie en 1692 son ouvrage sur la Nouvelle manière de fortifier, avec un traité de géométrie – ouvrage d’un mathématicien dessinateur… Il continue à bâtir, et présente en 1698 à Louis XIV le projet général de la construction de Neuf-Brisach, la ville la plus grande qu’il ait pensé. En 1701, juste avant de repartir pour ses dernières campagnes, il rédige son Mémoire sur le Canal du Languedoc, qui contient le projet de création d’une monnaie universelle. En 1703, il livre son dernier siège, Brisach, « cette incomparable place réduite en seulement quatorze jours ». Il est alors élevé à la dignité de maréchal de France, au moment où enfin il se retire, - âgé de soixante-dix ans. Il a servi pendant 52 ans, il a pris part à une cinquantaine de sièges victorieux, il a fortifié des dizaines de place, il a bâti, repris, transformé, amélioré… On associe son nom à cent cinquante-et-un sites militaires.

Récompense, tardive, mais suprême pour un homme de petite naissance, qui consacre avec le maître de la guerre des places tout le corps des ingénieurs militaires. Pourquoi si tard, on se l’est souvent demandé. La vérité est sans doute simple : le roi a hésité à faire de Sébastien Le Prestre un maréchal de France, parce qu’il n’a jamais été, dans toute sa carrière d’homme de guerre, qu’un officier sans troupes, employé aux sièges, mais sans avoir jamais commandé une armée… Quoi qu’il en soit, le Traité des sièges sur l’attaque et la deffense des places de guerre, écrit en grande partie en cette même année 1703, dont le premier exemplaire daté de 1704 est aux armes du duc de Bourgogne, se trouve bien l’ouvrage testamentaire du nouveau maréchal de France, de l’homme de guerre qui a écrit dès 1672 un Mémoire pour servir d’instruction dans la conduite des sièges, dont la première ébauche date de 1669

Il meurt en 1707 – l’année de la naissance de Buffon –, désespéré sans doute par l’échec meurtrier du siège de Turin, conduit par le lieutenant-général Louis de la Feuillade en dehors de toutes les règles auxquelles il a voué sa vie – 30000 hommes, 110 pièces d’artillerie de gros calibre, cent-dix sept jours de sièges, et attaque obstinée de la citadelle…

Vauban et la guerre du Roi

Serviteur zélé de la monarchie, inventeur du Pré Carré de Louis XIV, Vauban est sans doute celui des généraux de Louis XIV qui a le plus puissamment contribué à rénover l’art de la guerre de son temps, et c’est dans ce domaine d’abord qu’il donne une expression à son tempérament parfaitement classique. L’homme de guerre, qui a appris à lire un terrain dès les promenades de son enfance, ne résulte pas du hasard. Il fallait un Vauban au roi Louis XIV qui a servi sa gloire en transformant la guerre en un art royal.

L’art du siège

La guerre de la première moitié du XVIIe siècle a connu de terrifiantes dérives d’inhumanité, surtout dans les années 1630-1640, le moment où les armées des condottieri devenus entrepreneurs de guerre – Wallenstein, Tilly, Mansfeld, Spinola, Bernard de Saxe Weimar, Christian d’Anhalt, Piccolomini, et tant d’autres – échappent à l’autorité impériale d’un côté, au contrôle des rois de l’autre. Ce sont des armées de mercenaires difficiles à commander et à discipliner, recrutés pour faire une guerre de pillages et de massacres plus que de batailles. La mise à sac de Magdebourg en mai 1631, la dévastation de la Lorraine en 1632, les allers et retours des Suédois en Franconie, Souabe et Thuringe pendant presque dix ans, telle est la guerre que n’achève pas, le 19 mai 1643, le mardi de Rocroi lorsque Louis XIV devient roi. En octobre 1648, alors que sont signés les traités de Westphalie, les mercenaires de Königsmarck pillent encore Prague… Le nombre des morts, la dépopulation de provinces entières, le retour des terres à la friche et aux loups ont trop marqué la première moitié du XVIIe siècle. L’afflux à Paris de soldats rendus à la vie civile, vieillis et caducs, portés au vagabondage ou abandonnés à la misère, menace sociale et désastre moral, tels sont les lendemains de la guerre… Ce qui ne convient ni à l’autorité, ni à la grandeur du roi, mais pas plus aux nécessités de sa politique.

Après 1661, quand il prend personnellement en main son royaume, Louis XIV crée, avec Louvois, l’armée royale permanente et réglée. Avec Turenne et Condé, elle devient dans un premier temps l’outil direct de sa gloire, et offre glorieusement aux artistes du château de Versailles ou de l’hôtel des Invalides les thèmes du programme iconographique de ces nouveaux palais, avec les victoires des premières guerres du jeune roi. Mais ils sont l’un et l’autre des hommes de campagnes, de conquêtes, de batailles, une guerre que l’évolution même des armées en effectifs, en armements, en ordonnance tactique, rend de plus en plus coûteuse, longue, stérile. En réalité, ni la stratégie, ni la tactique, ne sont bien adaptées à la conduite d’armées devenues lourdes par leur effectif. Les campagnes se limitent à des espaces réduits – Pays-Bas, Palatinat, Alsace, Bavière, Franche-Comté, Alpes et Piémont, les batailles elles-mêmes deviennent des confrontations immobiles de lignes de fantassins et d’escadrons de cavalerie, dont le front est de plus en plus mince en épaisseur, mais en même temps de plus en plus étendu en longueur, ce qui donne des batailles meurtrières et surtout incertaines, jamais décisives, sans exploitation possible. Des guerres longues et coûteuses, qui ne conviennent pas plus à la gloire du roi que les débordements cruels de la première moitié du siècle.

Une guerre que le roi connaît et qu’il a lui-même conduite. Après la mort
de Turenne, après le retrait de Condé, après son propre départ des champs de bataille, cette guerre est désormais abandonnée à une autre génération de généraux dont l’éclat n’égale pas celui de leurs devanciers, Catinat, Talard, Marsin, Villeroy, Vendôme, le duc d’Orléans, avec deux exceptions, le maréchal de Luxembourg et Villars. Le roi lui-même se réserve pour une autre guerre, mieux faite pour sa gloire, celle où se révèle Vauban : la guerre de sièges, qu’il a aimée sur le terrain dans sa jeunesse, et qui plus tard peut être conduite du cabinet avec Louvois, sur des cartes, avec cette extraordinaire collection de plans-reliefs que le Commissaire général des Fortifications lui-même n’aime guère ; le siège des places peut être conçu comme un spectacle réglé, presque académique, toujours majestueux, mis en ordre selon des règles, où l’on retrouve sans peine l’esprit classique – unité de lieu : c’est la ville assiégée, ou défendue ; unité d’action : un siège pour une campagne ; unité de temps : les huit semaines découpées en douze temps –investissement et circonvallation, installation de l’armée de siège, reconnaissances, travaux d’approche, première parallèle, seconde parallèl, installation des batteries, troisième parallèle, couronnement du chemin couvert, préparation de l’assaut, descente au fossé, assaut. C’est alors la chamade, la reddition de la place, puis l’entrée majestueuse du roi vainqueur qui reçoit les clés et fait célébrer un Te Deum. La majesté remplace la violence, et soutient mieux la puissance. Avec le triomphe du goût pour l’attaque des places, Vauban modifie en profondeur la conduite de la guerre. Les armées marchent désormais de ville en ville, dans un espace frontalier de plus en plus étroit, et combattent de siège en siège, avec moins de pertes. On n’en fera pas la liste : Vauban a pris part à quarante-neuf sièges victorieux.

Rien de cela ne sera perdu. Après Louis XIV, on ne reverra plus les horreurs de la guerre d’avant Louis XIV. Il est sot de parler de guerre en dentelle, expression qui ne convient qu’à ceux qui ne savent pas ce qu’est la guerre. Mais il est vrai qu’au XVIIIe siècle, on ne massacre plus les vaincus d’une ville prise, on commence à soigner même les blessés ennemis sur le champ de bataille, les civils subissent encore fiscalité et réquisitions, mais ne connaissent plus de dévastation… Pour que la guerre redevienne terrible, il faut attendre la fureur de la guerre révolutionnaire, au cours de laquelle la campagne a repris la priorité sur le siège.

La ceinture de pierres.

Vauban attaque, mais aussi il défend. Dès janvier 1673, il évoque dans une lettre ce « Pré Carré » qui va bientôt dessiner les frontières de la France, sans que l’on puisse employer l’expression artificielle de « frontière naturelle » qui n’est pas de lui. Remarquable connaisseur de la géographie de la plupart des régions frontalières, annexionniste « à la mode paysanne », selon l’excellente expression d’Anne Blanchard, remembreur et rassembleur de terres plus que conquérant, il veut un système cohérent de défense des frontières, que Louis XIV accepte définitivement après les deux traités de Nimègue, celui de septembre 1678 signé avec l’Espagne et celui de février 1679 signé avec l’Empire. Mais Louis XIV sait à qui il affaire : dès 1668 il a vu s’élever le chantier de la citadelle de Lille, dont la première pierre avait été posée le 20 juin ; entre 1668 et 1672, Vauban avait déjà parcouru plusieurs fois la France, sur sa frontière du nord-est, en Lorraine et Alsace, dans les Alpes, le Languedoc et le Roussillon ; en 1678, Vauban est nommé Commissaire général des fortifications, remarquable ascension pour un petit hobereau trop pauvre en sa jeunesse pour s’acheter un régiment…

Alors Vauban redevient voyageur, et parcourt pendant quinze ans plusieurs milliers de lieues chaque année – Anne Blanchard a compté : environ sept mille cinq cents kilomètres par an – des Pays Bas espagnols au Pyrénées, du Rhin à la Manche et à l’Atlantique – aucun Français du XVIIe siècle, sinon aucun Français avant lui, n’a autant que lui parcouru la France, dans son carrosse aménagé en petit salon de travail, par les chemins difficiles du temps… En même temps, partout, Vauban devient bâtisseur. Non pas d’une ceinture de fer, selon l’expression consacrée, mais d’une extraordinaire ceinture de pierre, ou de pierres, cette frontière « la plus sûre et la plus aisée », ainsi que lui-même la désigne à l’intention de Louvois, pensée, redessinée et recomposée. Marquée de constructions neuves et de reprises, la frontière française devient une ligne combinée de citadelles, forteresses et places, parmi lesquelles il est difficile de retenir les plus belles, les plus fortes, les plus nécessaires, les plus durables – citadelles de Lille, Arras, Tournai, Besançon, Strasbourg – autant de petites villes construites à côté de la grande ; villes remaniées dont les vieux remparts deviennent une enceinte régulière à tours bastionnées, Belfort, Landau, Perpignan, Belle-Isle ; ou villes neuves, comme Mont-Louis de Cerdagne ou Huningue en Alsace, Longwy en Lorraine ou Mont-Dauphin en Dauphiné, et Neuf-Brisach élevée à partir de 1698, la plus régulière, l’octogone parfait, la géométrie entièrement soumise à la pensée classique et aux lois de l’ingénieur… Mais il est hasardeux d’énumérer les constructions de Vauban, car c’est toujours en oublier, et aucune d’entre elle ne mérite l’oubli.

Retenons que toutes sont semblables dans leurs principes, fondés sur la règle, la géométrie, mais aussi la raison. Les villes reçoivent entre leurs murs un plan en damier, dessinant des îlots réguliers avec des rues droites ; au centre, la place d’armes, toujours quadrangulaire car c’est ce qui convient aux évolutions militaires ; sur la place d’armes, l’église, l’hôtel de ville, le siège de l’autorité militaire, et parfois le puits ; en ville, des constructions uniformes – dont l’élévation a parfois autorisé une spéculation foncière permettant par ses profits de régler les frais engagés ; trois cent mètres entre deux bastions, une fortification pentagonale pour une garnison de mille hommes ou une population de mille habitants, hexagonale pour deux mille, heptagonale pour trois mille, octogonale pour quatre mille, mais aussi peu de population civile que possible car c’est elle qui pousse à la reddition en cas de siège. Mais en même temps, aucune rigidité : toutes les places élevées par Vauban sont soigneusement adaptées aux réalités de l’histoire, quand une vieille ville médiévale existait, ou du terrain – plaine, rivières, montagnes –, ces forteresses qui popularisent dans le langage un vocabulaire nouveau – parallèle, boyau, sape, ou encore courtine, bastion, casemate, tenaille, demi-lune, chemin couvert, glacis, fossé. Est-il utile d’en revenir à l’artificielle distinction entre premier système (modèle, Saint-Martin de Ré), deuxième système (modèle Belfort) et troisième système (modèle Neuf-Brisach) ? Mieux vaut retenir que tout relève, plutôt que d’un système, d’une réflexion, appuyée sur de bonnes connaissances à la fois géographiques, arithmétiques et géométriques, géostratégiques et militaires. Vauban a su prendre en compte les travaux de ses devanciers français du XVIIe siècle et italiens du XVIe siècle, pour parvenir à une excellence réfléchie, malgré les innombrables difficultés imposées par cette tâche. Ce n’est pas la seule difficulté du calcul des angles, de la portée des tirs, ou de l’épaisseur des murs, ni celle de la connaissance du pays, de son réseau fluvial et de ses routes, de ses ressources en hommes, en grains et en fourrages… On n’y pense pas assez, mais les contraintes matérielles qui pèsent sur un chantier sont innombrables : la lenteur générale des transports et des communications, l’éloignement des responsables, la distribution très imprécise du travail, la fantaisie des exécutants, la médiocrité des financements, les priorités constantes de la guerre. La prodigieuse activité du bâtisseur en est d’autant plus remarquable – et épuisante, car il ne faut pas négliger aussi les conditions moyennes des voyages incessants du Commissaire général des fortifications.

Durant toute l’année 1690, âgé de 57 ans, Vauban est malade, accablé de fatigue, et le Vauban d’après n’est plus exactement celui d’avant. Après la mort de Colbert en 1683, il perd également l’appui de Louvois, mort en 1691. La nouvelle équipe formée par Pontchartrain à la Marine et Barbezieux à la Guerre n’a pas pour l’ingénieur les faveurs de l’ancienne. Heureusement, il lui reste la confiance du roi, qui réorganise alors le ministère de la Guerre en créant un département des fortifications de terre et de mer. Vauban peut continuer sa tâche, et continue à bâtir citadelles, places fortes et villes nouvelles, ou reprises, avec la même application de règles uniformes et rationnelles, un apogée classique
Cette tâche, l’ingénieur l’a poursuivie jusqu’au bout. Il laisse une France ceinturée de pierre, défendue par une frontière – une ligne infranchissable, et qui pendant plus d’un siècle ne sera pas franchie, une ligne qui donne à la France une carte fondatrice d’une nouvelle géographie militaire (avec tant de rivières coupées au milieu de leur cours, Escaut, Meuse, Moselle…), qui lui donnera une force si impérieuse que la France de 1713 et 1714 conserve l’essentiel des conquêtes du roi, que la France de 1814 est toujours celle de Louis XI, que celle de 1918 est encore celle de Louis XIV, qui est la France d’aujourd’hui. Elle n’a après Vauban connu que quelques réajustements – Lorraine, Corse, Savoir, Nice –, n’a jamais connu de réduction – l’Alsace et la Lorraine sont revenues intégralement à la France après la Première Guerre mondiale –, n’a enfin connu aucun agrandissement hors de cette frontière : il n’est rien resté des conquêtes révolutionnaire et impériales, il n’a même pas été possible de prendre la Rhénanie, ou simplement la Sarre après 1919.

Vauban homme de parole et de plume

Curieusement, la réputation actuelle de ce classique, homme de guerre et de raison pratique, tient l’autre facette de son caractère, un Vauban secret. Celui qui, seul avec le roi dans son cabinet, parle haut et fort, celui qui ne connaît ni le mensonge, ni la nuance, celui qui ne pratique ni la flatterie, ni l’aveugle soumission. L’homme, souvent maladroit et brutal, mais sincère et d’une humanité qui ne s’embarrasse pas de la raison d’Etat, ou des raisons de l’Etat. Ce Vauban, qui ne remet jamais en cause la loyauté du serviteur, Louis XIV le connaît bien, lit ses lettres. Entre eux, le dialogue a commencé, en quelque sorte, après la mort de Colbert en 1683, puis celle de Louvois, le 16 juillet 1691.

Jusqu’alors, Vauban est le brillant exécutant des sièges décidés par le roi et son ministre de la Guerre, et de la construction des places fortes destinées à conforter ses conquêtes. Il est âge de 58 ans, a déjà une quarantaine d’années d’expérience professionnelle. Il est surtout le dernier survivant de ceux qui ont encadré la jeunesse et les grandes années de Louis XIV, lui-même âgé de 53 ans. Le commissaire général des Fortifications entretient alors avec le roi une relation directe. La confiance du roi lui est acquise, il donne son avis sur nombre de sujets. Il parle beaucoup avec lui en son cabinet, il lui écrit beaucoup de lettres, il écrit enfin de nombreux mémoires dont certains lui ont été lus. Mais Vauban ne publie rien – contrairement aux écrivains des Lumières, dont les ouvrages sont destinés au public, allument puis entretiennent les débats de leur temps. Même pas ses ouvrages militaires, dont le contenu ne doit surtout pas être connu des étrangers. Vers la fin de sa vie, Vauban a rassemblé ses différents mémoires, en a actualisé quelques uns, a collationné l’ensemble en un ouvrage unique, Mes oisivetés, « ramas » de dates diverses classés à peu près chronologiquement, en douze volumes, ouvrage entièrement manuscrit, de l’écriture belle et régulière de secrétaires fidèles et efficaces… Ainsi se suivent le Mémoire pour le rappel des huguenots, écrits entre 1689 et 1692, le traité intitulé De l’importance dont Paris est pour la France daté de 1689, le Traité sur le canal du Languedoc daté de 1691, et ainsi de suite, jusqu’au Projet de navigation d’une partie des places de Flandres à la mer, daté de 1705. La Dîme Royale, publiée en 1707 par Boisguillebert, figure dans les Oisivetés sous le titre Projet de Vingtième ou taille royale, et vient couronner un ensemble qui donne à Vauban une dimension supérieure.
Pourtant, on y trouve d’abord ses ouvrages militaires – les plus nombreux, dont les très célèbres traité sur l’Attaque des Places (1704) et la Défense des Places (1705), mais pas uniquement : les ouvrages de fortifications, les instructions sur les munitions, l’artillerie et les armements de course, l’infanterie, les places à conserver ou celles que l’on peut rendre en vue d’obtenir la paix ont tout autant d’importance. Tous ces mémoires ont une architecture d’une rigueur parfaitement classique. Il s’agit de mettre au point des règles et des systèmes, avec un souci majeur, celui de l’économie – économie des hommes, mais aussi économie d’argent, alors que dans sa correspondance avec le roi Vauban ne manque pas d’occasion de lui montrer l’intérêt de choisir entre plusieurs devis les plus élevés, pour des raisons de qualité, mais au fond cela relève su même souci de la perfection dans le domaine de ce qui touche à la guerre.

Il est souvent plus audacieux, et en cela il lui arrive de penser en humaniste, dans ses textes de caractère économique et politique, moral et social. Il y est le défenseur d’une liberté finalement large, surtout parce qu’elle convient mieux à l’intérêt pratique du royaume que les contraintes qui pèsent sur son économie ou sur les personnes, de même qu’il prône souvent sinon l’égalité, du moins la fin de nombreuses inégalités, et cela jusque dans le domaine fiscal. Il faut alors lui faire crédit d’une humanité effectivement souvent annonciatrice du discours des Lumières. L’on retient volontiers, comme sans doute le premier de ces grands textes le Mémoire pour le rappel des huguenots, daté de 1689, qui ouvre le recueil des Oisivetés. Vauban s’honore en étant celui qui ose dire au roi que la Révocation de l’Edit de Nantes est une faute. Sans doute, son argument reste plutôt militaire que fondé sur une argumentation sensible ou humanitaire. Au moment où l’Europe presque entière se ligue contre le roi, dont elle redoute l’expansionnisme agressif et maintenant doublé d’une intolérance active – la triste campagne du Palatinat est comme un avertissement –, Vauban veut désarmer les « ennemis domestiques », l’ennemi du dedans du royaume. Il a parcouru les Cévennes et le Vivarais, et observe que ce sont des « pays pavés de nouveaux convertis qui sont catholiques comme je suis mahométan ». Il redoute d’avoir à mener des opérations intérieures en plus des opérations extérieures, ce qui se produira durant la guerre de Succession d’Espagne. Il observe aussi que la perte en hommes est intolérable pour les forces du royaume. Mais il n’oublie pas non plus que sa propre ascendance a compté des calvinistes, et il en appelle à ce qu’il faut bien comprendre comme la liberté de conscience. Evidemment, Louis XIV ne peut entendre un tel langage, et ne l’a pas entendu. Mais Vauban ne se tait pas. Il poursuit sa réflexion dans un sens à la fois plus social et fiscal, ces deux aspects étant indissociés. Il s’appuie sur la connaissance réelle qu’il a du royaume, dont il a lui-même tenté de dénombrer la population, en utilisant les travaux de dénombrements qui se sont multipliés sous l’impulsion de Colbert, jusqu’à la grande enquête des Intendants lancée par le duc de Beauvilliers, gendre de Colbert en 1697. En 1695, il propose un Projet de la capitation, plusieurs fois remanié, présenté au roi en 1700, et dont plusieurs copies ont circulé. Mais faire imprimer l’ouvrage en 1706, sans autorisation, sans nom d’auteur ni d’imprimeur, c’est une provocation – ou un appel désespéré. En 1707, il devient le Projet de dîme royale, qui en appelle à un impôt généralisé, plus équitable, moins dur aux plus humbles, et beaucoup plus productif pour le royaume. C’est une proposition de réponse aux difficultés dans lesquelles s’enfonce le royaume depuis un peu plus d’une dizaine d’années – froidures, extraordinaires durant toute la période 1693-1709, disette et mortalité, guerre et spectre de l’invasion, charge fiscale écrasante pesant sur une population qui vit dans la misère et le désespoir. Alors Vauban s’interroge sur les principes de répartition, sur les privilèges, et démontre l’utilité qu’il y a à révoquer un système fiscal injuste, et peu productif, et à créer une imposition unique, sans privilèges. Cette perspective sociale s’insère dans une pensée économique plus haute, elle aussi fondée sur la liberté, une liberté de transports et d’échange des marchandises en particulier, fondée sur une amélioration du réseau des voies fluviales – voir le canal du Languedoc, mais in ne s’agit pas que de lui – et sur d’autres idées novatrices, ainsi l’avantage d’une monnaie unique pour les Etats de la Chrétienté, dont la valeur serait fixée par une assemblée de représentants des principales têtes couronnées qui ont droit de battre monnaie. Il va plus loin encore : « Que le commerce avec les nations voisines étrangères soit également permis aux uns comme aux autres, de bonne foi, sans fraude directe ou indirecte, en payant les droits tels qu’ils seraient réglés et consentis de part et d’autre ».

L’argument principal de la prospérité économique, et donc de la vraie grandeur du royaume, n’est-il pas alors dans la paix ? Vauban se fait politique, et avec une audace que seul dans tout le royaume il pouvait s’autoriser, et en plusieurs occasions, il prétend influencer le roi dans le sens d’une paix rapide. Alors que Louis XIV fait graver en 1692 une insolente médaille dédiée à la sécurité perpétuelle du royaume, avec cette inscription en forme d’hommage à son grand ingénieur : « cent cinquante places ou citadelles bâties de 1661 à 1692 », le constructeur de ces cent cinquante places le presse en 1694 dans un traité intitulé Places dont le roi pourrait se défaire en faveur d’un traité de paix de faire la paix, une paix honorable, tant qu’il en est encore temps, même en abandonnant nombre de ces places, dont plusieurs sont inutiles – il n’excepte rigoureusement de ce qui pourrait être perdu que Mons, Strasbourg et Luxembourg, avec leur arrière-pays… Oser parler ainsi est aussi dire à Louis XIV qu’il n’est plus le jeune roi glorieux des années 1660-1680… Un peu plus de dix ans plus tard, en septembre 1706, étant toujours en position de service commandé à Dunkerque, Vauban adresse encore au ministre – c’est maintenant Chamillart – un Projet de paix assez raisonnable pour que tous les intéressés à la guerre présente en dussent être contents, s’il avait lieu, et qu’il plût à Dieu d’y donner sa bénédiction – qui n’est pas inclus dans les Oisivetés – défavorable à l’acceptation du testament de Charles II, estimant que Philippe d’Anjou doit renoncer à sa couronne, bref prenant le contrepied de la politique royale. Il commence par ces mots : « Que la France cède l’Espagne et tout ce qui dépend de cette monarchie à la Maison d’Autriche, sur le pied et comme elle était avant la mort du feu roy et qu’en même temps elle renonce à tous les droits acquis par son Testament ».

Il n’est pas écouté. Pas plus que l’année suivante, lorsqu’il défend le principe de l’équité fiscale. La Dîme Royale a été interdite, le 14 février 1707. Tous les exemplaires connus doivent être saisis… Le 30 mars suivant, Vauban meurt. Brisé de chagrin par cette condamnation ? On l’a souvent prétendu. Pourtant, très attaché au roi, le maréchal n’a pas semblé particulièrement affecté par cette décision, si l’on en croit la vie qu’il continue à mener jusqu’au bout. N’oublions quand même pas qu’il est alors âgé de 74 ans, qu’il a accumulé durant cette longue vie les fatigues de ses innombrables déplacements et des opérations de guerre qu’il a conduites, les fatigues de ses travaux personnels aussi. Il peut alors contempler le parcours de sa vie avec étonnement : en moins d’un demi-siècle, il a changé irrévocablement le visage de la France.
La carte de Vauban, ce populaire hexagone, est fixée pour toujours. Et désormais, tout voyageur qui entre dans le royaume, qu’il franchisse les Pyrénées ou les Alpes, qu’il passe le Rhin ou descende l’Escaut, qu’il vienne de la Manche ou de l’Atlantique, voit d’abord devant lui un mur ou une porte, une guérite ou un bastion « à la Vauban ».




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