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La défense des côtes au XIXe siècle, le cas de Blaye (partie 2).

Dans la première partie (http://www.vieuxblaye.fr/spip.php?article101) nous avons précisé le cadre général dans lequel se situe le problème de la défense des côtes au tout début du XIXe siècle.

Aujourd’hui, nous vous présentons ce qui a été fait dans la citadelle pour répondre au problème tel qu’il était perçu et exprimé en cette moitié du XIXe siècle.

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En tout premier lieu, l’auteur de ces lignes tient à remercier chaleureusement ceux qui ont travaillé avec lui sur ce sujet.

Tout d’abord, Stéphane HEURLIER, passionné de fortifications et auteur d’excellentes brochures particulièrement claires et synthétiques ("Les carnets de SPH"), quasiment introuvables aujourd’hui.

Ensuite, Simon ADO, auteur d’un mémoire de master sur la citadelle de Blaye [1], qui a mis à jour, au cours de ses recherches dans les archives de l’ex-ministère de la Défense, d’intéressants documents relatifs aux travaux effectués à Blaye pendant la période qui nous intéresse.

Enfin, le docteur Jean-Marie BALLIET de Colmar, expert en matière de fortifications et éminent spécialiste de l’histoire de l’artillerie [2] qui a levé les derniers doutes concernant le calibre des canons installés dans la citadelle sous le second empire.

De la théorie à la pratique.

Après l’excellent travail effectué par la commission centrale de 1842 (huit volumes de texte et sept atlas de cartes et croquis), il revient au gouvernement à mettre en place les crédits nécessaires à la réalisation du système adopté pour la défense des côtes avant que les ministères concernés (essentiellement Marine et Guerre) ne passent à la construction proprement dite.

Or, pour réaliser ce vaste programme et remettre en état ce qui a été négligé pendant des décennies, les besoins financiers sont énormes : ils sont estimés à un peu plus de 118 millions de francs, cette somme comprenant la construction des différentes infrastructures ainsi que la fabrication de l’armement destiné à les équiper [3].

L’ensemble des travaux ne pouvant être financés et réalisés immédiatement, il est bien évident que des priorités ont été définies, de manière à parer sans tarder au plus urgent puis à échelonner dans le temps les réalisations moins pressantes.

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Définition des responsabiltés pour la défense des côtes.

La répartition entre les deux ministères fait apparaître les zones définies comme essentielles pour la Marine de guerre.

Pour le 4ème arrondissement maritime, qui va des Sables-d’Olonne à Bayonne, la priorité des priorités est l’aménagement de Rochefort et de sa rade, le reste attendra.

Et dans "le reste" l’on trouve bien évidemment l’estuaire de la Gironde.

Ainsi, dans les années 1850, la citadelle ne possède aucune artillerie dédiée à la défense des côtes. Certes, il existe des bouches à feu, (25 canons en tout, 5 en bronze et 20 en fonte) mais, réparties tout autour des remparts, elles constituent l’artillerie de la place et dépend à ce titre du ministère de la guerre.

Or, la défense côtière depuis Abbeville jusqu’à Royan inclus (dont l’estuaire de la Gironde fait partie) est de la responsabilité du ministère de la Marine…

Ce n’est finalement qu’aux alentours de 1862-1863 [4], que les moyens financiers seront mis en place pour permettre la construction des trois batteries prévues 20 ans plus tôt.

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Extrait d’un plan de la citadelle datant du milieu du XVIIIe siècle.

En 25, la tour de l’Éguillette.
En 29 et 30, les deux magasins à poudre avec leur parapet de protection (en 31).
En 57 et 58, les deux moulins à vent de la citadelle, sur leur leur talus.

Besoins de nouveaux emplacements.

En ce début de la seconde moitié du XIXe siècle, les positions de batterie face à l’estuaire datent toujours de l’époque de Vauban, or, les données du problème ont changé.

D’une part, l’artillerie a évolué par rapport aux siècles précédents et il est désormais nécessaire de mieux prendre en compte la portée pratique des canons, leur précision, les munitions qu’ils tirent ainsi que les objectifs potentiels qu’ils doivent traiter.

D’autre part, la physionomie de l’estuaire s’est profondément modifiée avec l’apparition de deux îles quasiment en face de la citadelle [5]. Simple vasard au nord de l’île Pâté aux alentours de 1800, celle que l’on va nommer l’île Sans-Pain s’agrandit au fil du temps d’une manière continue pour atteindre 49 ha en 1812, 145 ha en 1825 et plus de 154 ha en 1842. Simultanément, à son nord et dans son prolongement vers de l’ile de Pâtiras apparait un autre vasard que l’on va nommer l’île Bouchaud et qui prend également une étendue non négligeable (44 ha en 1812, 69 ha en 1825 et 54 ha en 1842) [6].

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Emplacements des batteries de 1862.

Cette vue aérienne extraite de Google Earth permet de visualiser la position actuelle de ces batteries.

Pour prendre en compte ces données nouvelles, trois nouvelles positions de batterie sont définies.

La première, appelée "batterie du ½ bastion 20" se situe à l’extrême nord de la citadelle, à la pointe du bastion éponyme, ce qui lui permet de prendre en enfilade la petite passe, c’est-à-dire le chenal de Saintonge.

La deuxième, dite "batterie des Magasins à poudre", se trouve à soixante-dix mètres au sud de la tour de l’Éguillette, tout près des remparts dominants la Gironde, protégée, par ladite tour, des vues et donc des coups en enfilade pouvant venir de la petite passe. Elle est nommée ainsi car à cette époque deux magasins à poudre existaient encore à proximité (ils étaient situés en bout du glacis faisant face au château des Rudel).

La troisième, nommée "batterie de la côte des Moulins" ou plus simplement "batterie des Moulins", est positionnée à deux cent cinquante mètres au sud de la tour de l’Éguillette, à proximité immédiate de la guérite située à l’angle nord de la place d’armes. De par sa position, elle bat toute la largeur de l’estuaire et notamment l’espace compris entre l’île Pâté et l’île Sans-Pain nouvellement apparue. Elle est appelée ainsi car elle se situe juste en dessous de la butte sur laquelle étaient implantés les deux moulins à vent de la citadelle.

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Une batterie de canons de 16.

Cette vue permet d’imaginer ce que pouvait être une batterie de canons de 16. Il s’agit ici de la batterie du Salut à Cherbourg (Copyright : Fonds Dr Balliet).

L’armement des batteries de 1862.

Douze bouches à feu armaient les trois batteries énumérées ci-dessus et la répartition étaient la suivante :

  • batterie du ½ bastion 20, 4 obusiers de 22 ;
  • batterie des Magasins à poudre, deux canons de 16 et un obusier de 22 ;
  • batterie des Moulins, cinq obusiers de 22.

La coexistence de deux types d’armes différentes (canon et obusier) dans la même batterie peut paraître surprenante, tant sur le plan de la mise en œuvre (les ordres ne peuvent pas être identiques pour chaque type de pièces) que sur celui de la logistique. Toutefois, il faut se souvenir que Blaye constitue la deuxième ligne de défense de la Gironde [7] et qu’à ce titre les armes les plus performantes y sont rares.

Même si sa conception commence à dater, dans les années 1860, le canon de 16 cm est une arme moderne. A l’origine c’est un canon de 30, en fonte à âme lisse, dont il existe trois modèles différents (1820-1840, 1849, 1858) qui ont été modernisés et remis à niveau par deux transformations majeures réalisées en usine : un frettage et un rainurage.

Le frettage consiste à emboîter à chaud, sur la partie arrière, des bagues en acier appelées "frettes" (d’où le terme de "canon fretté") pour accroître la résistance de la chambre (le canon des côtes de 16 comporte 6 frettes). Le rainurage consiste à pratiquer, par alésage, des rainures hélicoïdales à l’intérieur du tube (d’où le terme de "canon rayé"). En 1860, cette dernière opération est une innovation très récente (la technique est réellement maitrisée à partir de 1858) qui commence tout juste à être adoptée dans la fabrication des pièces d’artillerie ou leur remise à niveau.
En augmentant considérablement la résistance de la chambre, le frettage permet d’accroître la quantité de poudre propulsive, donc d’améliorer la vitesse initiale du projectile, ce qui induit une portée accrue et un meilleur pouvoir de pénétration.
Réaliser des rainures dans l’âme d’un canon entraine, lors du passage du projectile, sa rotation autour de son axe longitudinal, ce qui a pour effet d’augmenter sa stabilité aérodynamique donc d’accroitre sa précision et sa portée.

Trois larges rainures légèrement inclinées à droite sont creusées dans le canon de 16. Son calibre est de 164,7 mm, il pèse entre 3140 et 3640 kg selon le modèle. Il tire une munition explosive ou à mitraille de 31,5 kg jusqu’à une distance supérieure à 6000 m, mais sa portée pratique est inférieure à 3000 m, ce qui suffit pour battre toute la largeur navigable de la Gironde [8] à hauteur de Blaye. Son équipe de pièce est de cinq hommes.

Les obusiers de 22 cm datent de 1827 ou 1841 et sont à âme lisse (ils ne seront frettés et rayés qu’après 1870). Leur portée pratique ne dépasse guère les 2000 m. Ce sont donc des armes désuètes en comparaison du canon de 16.

A noter que ces deux types d’armes se chargent par la bouche, ce qui entraine des cadences de tir faibles (de l’ordre d’un coup toutes les 4 minutes).

Hors mis le frettage et le rainurage des canons de 16, la grande nouveauté de cet armement réside dans les affuts. En effet, pour la défense des côtes, ce canon et cet obusier sont montés sur un même système, l’affût modèle 1847, qui présente des nouveautés résolument novatrices pour l’époque.

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Les différentes parties d’un affût Mle 1847.

Il s’agit d’un modèle réduit au 1/5 d’un canon de 16 monté sur un affût de côte Mle 1847. Cette maquette est au musée de l’Armée à Paris.

Tout d’abord, ces affûts sont en fonte, ils ne craignent donc plus les intempéries.

Ensuite, ils sont composés de deux parties distinctes, simples mais ingénieuses, qui facilitent grandement le service des armes qu’ils supportent et permettent modifier rapidement la dérive, capacité indispensable pour espérer atteindre les objectifs mobiles que sont les navires à vapeur.

Chaque affût comprend deux châssis, un petit et un grand.

Le petit châssis supporte le tube et présente des flasques ajourées avec rouleaux à l’avant et échantignolles [9] à l’arrière, avec une vis de pointage placée verticalement sous la culasse.

Le grand châssis est du type à pivot antérieur – une sellette cheville ouvrière [10] - avec un lisoir [11] directeur et un jeu de roulettes postérieur.

La masse de l’ensemble atteint les 6 650 kg pour une masse reculante (tube et petit châssis) de 4 100 kg. Il requiert un rayon de circulaire d’environ 2,90 m pour une hauteur de genouillère [12] de 1,90 m.

J’invite tous ceux qui voudraient connaître plus de détails sur ces affûts et ces bouches à feu à lire l’excellent article rédigé par le docteur BALLIET suite à sa visite de la citadelle, en suivant le lien ci-après : http://www.fortifications.fr/flip-books/fbf02/Balliet-Batteries-abandonnes-citadelle-de-Blaye.html#p=32.

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Vestiges de la batterie des Moulins.

L’on distingue encore très nettement (flèches rouges) l’emplacement de ce qui fût les dés de support des sellettes.

Les vestiges actuels des batteries de 1862.

Seuls les deux emplacements subsistent encore, dont l’un en excellent état.

Celui de la batterie du ½ bastion 20 a totalement disparu, remodelé lors des travaux réalisés dans les années 1890 pour l’installation d’une nouvelle artillerie.

La batterie des Magasins à poudre est en revanche restée quasiment intacte. Aujourd’hui encore l’on peut y observer les trois dés de pierre sur lesquels reposaient les sellettes cheville ouvrière. En outre, certains goujons, ayant résisté aux vicissitudes du temps et à la convoitise des humains, sont toujours visibles et cela depuis plus de 150 ans…

De la batterie des Moulins il ne subsiste que le parapet, les dés de pierre ayant été en recouverts de terre lors de la construction de la piste partant de la place d’armes et conduisant à la tour de l’Éguillette. Seule leur face supérieure se distingue encore, l’herbe ne parvenant pas à y pousser étant donné que la pierre affleure le sol.

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Vestiges de la batterie des Magasins à poudre.

Les vestiges de cette batterie sont dans un état de conservation remarquable.

En conclusion.

Il nous paraît important de faire connaître ces vestiges, car, malgré leur modestie au regard de ce qui les entoure, ils méritent d’être préservés comme témoins du riche passé militaire de la citadelle.

Nous ne pouvons que suggérer au propriétaire des lieux et à ceux qui les font visiter de tout mettre en œuvre pour qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli.

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Dé formé d’une seule pierre de la batterie des magasins à poudre.

Un goujon de fixation encore intact est en place et les traces laissées par la sellette sont bien visibles, plus d’un siècle et demi plus tard. Ces traces sont les restes du produit dont les sellettes étaient recouvertes, très vraisemblablement une peinture bitumeuse.


Notes

[1Une version destinée au grand public ("Une ville et sa Citadelle, les militaires à Blaye entre 1870 et 1914") est disponible auprès de l’association "Les amis du Vitrezais", maison de Pays – 33920- Saint-Savin, courriel : vitrezais@gmail.com

[2Très actif sur la toile, le docteur J.M. BALLIET est le créateur et l’animateur de deux excellents sites http://www.artillerie.info/ et http://www.fortifications.fr/ ainsi que d’un blog tout à fait remarquable : https://fortifications-neuf-brisach.blogspot.fr/

[3Nombre tiré des procès-verbaux des séances de la Chambre des députés, session de 1845.

[4Simon ADO, op.cit. Page 24. Pour plus de commodité, nous appellerons ces batteries "batteries de 1862".

[5Sur le plan militaire, l’apparition de ces îles est une importante : c’est en effet derrière l’une d’elle, véritable bande de terre au milieu de l’estuaire, qu’un mortier anglais monté sur une barge bombardera Blaye et la citadelle en toute impunité pendant le siège de 1814 (cf. http://www.vieuxblaye.fr/ecrire/?exec=article&id_article=67).

[6Ile Sans-Pain et île Bouchaud, appelées également parfois Petit-Fagnard et Grand-Fagnard, vont connaître d’importants travaux de consolidation dans les années 1860, ce qui aura pour résultat de provoquer le comblement progressif de l’espace qui les sépare. C’est ainsi qu’un siècle plus tard, en 1955 exactement, les deux îles se sont jointes pour n’en former une seule que l’on nomme aujourd’hui l’île Nouvelle.

[7La première ligne de défense est constituée par le fort de Royan et la batterie de Suzac, ces deux infrastructures étant sur la rive droite de la Gironde, la rive gauche n’offrant aucune hauteur dominant l’estuaire.

[8L’estuaire de la Gironde a une largeur de 3200 mètres à hauteur de Blaye.

[9Une échantignolle est un patin placé sous les flasques de l’affût pour rehausser l’arrière et remplacer les roues afin de diminuer le recul de la pièce.

[10Une cheville ouvrière est une pièce qui joint le train de devant d’une voiture à cheval, d’un affût de canon avec la flèche ou avec les brancards. Cette pièce permet une certaine rotation tout en assurant le maintien. Dans les affûts de place et de côte, on nomme "sellette de cheville ouvrière" le bâti en fonte qui porte la cheville ouvrière.

[11Dans les affûts de place, de côtes et de casemate, un lisoir est une pièce qui réunit les deux côtés du grand châssis, et dans laquelle s’engage la cheville ouvrière.

[12La genouillère est la partie la plus basse de l’embrasure d’une batterie de canons. Dans le cas des batteries de côtes il s’agit donc de la hauteur du parapet.



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